Son entrée, imaginait-elle, serait saluée par quelque exclamation railleuse. Point. A peine parut-on y faire attention. La comtesse Sarah qui parlait s'interrompit pour dire: «Je vous salue, mademoiselle,» et tout aussitôt poursuivit, sans que sa voix trahit la plus légère émotion.

Même, Mlle Henriette put constater qu'on l'avait ménagée. Son couvert n'était pas mis près de sa belle-mère. On lui avait réservé sa place entre sir Thomas Elgin et mistress Brian.

Elle s'assit, et tout en mangeant elle observait à la dérobée, et de toute l'intensité de sa pénétration, ces étrangers, désormais les maîtres de sa destinée, et qu'elle voyait pour la première fois, car c'est à peine si, la veille, elle les avait aperçus.

La beauté de la comtesse Sarah,—dont pourtant la photographie que lui avait montrée son père, avait dû lui donner une idée,—cette beauté éblouissante, merveilleuse, la frappa de stupeur et d'épouvante...

Il était visible que la jeune comtesse n'avait fait que jeter à la hâte un peignoir sur ses épaules pour descendre déjeuner... Son teint était plus animé que de coutume. Elle avait les adorables confusions de la vierge au lendemain de ses noces, et toutes sortes d'embarras souriants...

L'empire d'une telle femme sur un vieillard follement épris, Mlle Henriette le comprit si bien qu'elle frissonna.

Non moins redoutable lui paraissait l'austère mistress Brian.

On ne lisait rien, dans son œil morne, qu'une froide méchanceté, rien qu'un implacable vouloir sur sa figure maigre et jaune, dont on eût dit les rides immobiles creusées dans la cire.

Le moins à craindre, dans l'opinion de Mlle Henriette, eût encore été le long et roide sir Thomas Elgin.

Placé près d'elle, il sut avoir quelques attentions discrètes, et à un moment, elle surprit dans ses yeux, pendant qu'il la regardait, quelque chose comme un sentiment de commisération...