Ce n'est guère que dans les romans qu'on voit des inconnus se prendre soudainement d'une confiance illimitée et se raconter leur vie entière sans restrictions, sans réserver même leurs secrets les plus intimes et les plus chers.

Dans la vie réelle, on y met plus de façons.

Longtemps après que le vieux brocanteur l'eut quittée, Mlle Henriette délibérait encore, indécise de ce qu'elle ferait le lendemain quand elle le reverrait.

Et d'abord, elle se demandait qui pouvait être ce singulier bonhomme, qui lui-même s'était qualifié de «personnage équivoque et dangereux?»

Etait-il réellement ce qu'il paraissait? La jeune fille en doutait presque.

Encore qu'elle n'eût guère d'expérience, elle avait été frappée de certaines transformations singulières et très-sensibles du père Ravinet.

S'animait-il, ses attitudes, ses manières et son geste juraient avec ses habits de «Monsieur de campagne,» comme s'il eût oublié une leçon apprise. Et en même temps, son langage trivial et incorrect d'habitude, et tout émaillé de locutions de son métier, s'épurait.

Que faisait-il? Etait-il brocanteur avant de venir s'établir dans cette maison de la rue Grange-Batelière, qu'il n'habitait que depuis trois ans.

Il n'était pas besoin de grands efforts pour imaginer le père Ravinet,—était-ce même son vrai nom?—en une situation tout autre.

Et pourquoi non? Paris n'est-il pas par excellence le refuge des déclassés, des vaincus de toutes les luttes de la civilisation? N'est-ce pas à Paris seulement que, perdus dans la foule, les malheureux et les coupables, oubliés et inconnus, peuvent recommencer une existence nouvelle?