La conscience de sa responsabilité pendant que la mer démontée ballottait la frégate comme un liège, l'excitation de la lutte contre les éléments, les écrasantes fatigues du service, tuèrent en lui la pensée, et il put dormir d'un profond sommeil, ce qui ne lui était pas arrivé depuis son départ de Paris...
Et à son réveil, il fut surpris de se sentir relativement calme.
Désormais sa destinée devait se décider sans lui, son impuissance à rien tenter qui pût influencer les événements lui était démontrée... Une morne résignation succéda à ses effroyables agitations.
Une seule espérance alors le ranimait: l'espérance de recevoir bientôt une lettre de Mlle Henriette, ou qui sait, d'en trouver une en arrivant à destination.
Car il n'y avait rien d'impossible, à ce que la Conquête fût devancée par un navire parti trois semaines après elle.
La Conquête, vieille frégate en bois et à voiles, justifiait la réputation qu'elle avait d'être la plus mauvaise marcheuse de la marine française... et de plus, de continuelles alternatives de calme plat et de coups de vent la retenaient en route bien au-delà du temps ordinaire.
Jamais, disaient les plus vieux marins, on n'avait vu traversée si lente.
Et pour ajouter aux ennuis, la Conquête était tellement encombrée de monde, que matelots et officiers avaient à peine la moitié de l'étroit espace qui leur est accordé habituellement.
Il y avait à bord, outre l'équipage, un demi-bataillon d'infanterie de marine et cent soixante ouvriers de métiers divers, recrutés par le gouvernement pour le service de ses établissements.
Quelques-uns de ces ouvriers emmenaient leur famille, résolus à se fixer en Cochinchine, mais les autres, jeunes pour la plupart, n'avaient cherché dans cette longue campagne qu'une occasion de voir du pays, d'affronter l'inconnu, de gagner peut-être beaucoup d'argent.