«Un matelot de passage à Bien-Hoa, où je suis établi forgeron, nous apprend, à ma femme et à moi, que le nommé Crochard, dit Bagnolet, a blessé, peut-être mortellement, d'un coup de fusil, le lieutenant Champcey, de la Conquête.

«Par suite de ce malheur, monsieur le procureur impérial, ma femme pense et je crois pareillement que ma conscience m'oblige à porter à votre connaissance une autre affaire très-grave.

«Un jour, pendant la traversée, me trouvant sur une vergue, à côté de Crochard, aidant les matelots à serrer une voile, je le vis lâcher une grosse poulie, qui, tombant sur la tête du lieutenant Champcey, le renversa.

«Personne que moi n'avait rien aperçu, tant Crochard remonta vivement la poulie. Je me demandais si je devais le dénoncer, quand il se jeta à mes pieds, en me conjurant de lui garder le secret, disant qu'il était bien malheureux, et que si je parlais il serait perdu.

«Croyant à une maladresse involontaire, je me laissai attendrir et je jurai à Crochard que la chose resterait entre nous.

«Ce qui vient d'arriver prouve bien, comme dit ma femme, que j'ai eu tort de me taire, et je me décide à tout révéler, quoi qu'il puisse m'en arriver.

«Cependant, monsieur le procureur impérial, je vous demande votre protection pour le cas où Crochard voudrait se venger sur moi ou sur les miens, ce qui pourrait bien arriver, car c'est un homme très-méchant, capable de tout et surtout sournois.

«Ne sachant pas écrire, c'est ma femme qui vous fait cette lettre, et nous sommes, avec le plus grand respect...»

Le chirurgien se frottait les mains à s'enlever l'épiderme.

—Et vous avez vu ce digne forgeron, monsieur le juge? interrompit-il.