Je venais de dépasser la rue Vivienne, quand, près de moi, le long du trottoir, une voiture s'arrête, et j'en vois descendre un particulier cossu, cigare aux dents, chaîne d'or au gilet, fleur à la boutonnière, qui entre dans un magasin de gants...

Du coup, je me dis: «C'est drôle, voilà une tête que j'ai vue quelque part.»

Et là-dessus, sans faire ni une ni deux, je vais me coller à la devanture du magasin, de côté, bien entendu, à une place d'où, sans être vu, je voyais très-bien mon individu qui se carrait et qui riait en montrant ses dents, pendant qu'une belle fille lui essayait une paire de gants.

Et plus je le regardais, plus je pensais: «Positivement, Bagnolet, quoique ce joli cœur n'ait pas l'air d'être de ta société, tu le connais.»

Cependant, comme je ne pouvais pas mettre de nom sur sa diable de figure, j'allais passer mon chemin, quand voilà que subitement la mémoire me revient, et je me dis: «Cré tonnerre! c'est un ancien camarade, je dînerai.»

Malgré tout, je n'étais pas positivement sûr, parce que, dame! quinze ans, ça vous change rudement un homme, surtout quand il ne tient pas énormément à être reconnu... Mais j'avais ma petite manière à moi de vérifier la chose.

J'attends donc mon gaillard, et, au moment où il traverse le trottoir pour regagner sa voiture, je lui emboîte le pas et je lui crie, pas trop fort pourtant: «Hé! Chevassat!...»

Coquin de sort!... on lui eût tiré un coup de canon à l'oreille qu'il n'eût pas fait un saut pareil, qu'il ne se fût pas retourné si vivement... Et blanc, qu'il était!... autant que son faux-col.

Mais c'est égal, il ne perd pas la boussole, le mâtin! Il se met à me regarder du haut de son lorgnon en me disant d'un air pincé: «—Plaît-il, mon brave?... Est-ce à moi que vous en avez?»

A quoi, moi, sûr de mon affaire, je réponds: «Oui, c'est à toi, Justin Chevassat... est-ce que tu ne me remets pas?... Evariste Crochard, dit Bagnolet... hein!... y es-tu maintenant?...