Ce n'est pas là ce qu'attendait Crochard, aussi parut-il blessé, et d'un ton rogue:
—Bref, continua-t-il, mon particulier suit le boulevard jusqu'à l'Opéra-Comique, tourne rue Favart, traverse la place et enfile la rue d'Amboise.
Là un fiacre vide passait, il l'arrête, commande au cocher de nous conduire à Vincennes, nous montons et son premier soin est de baisser les stores.
Alors il me regarde d'un air riant, et me tend la main en me disant: «Eh bien! mon vieux, comment ça va-t-il?...»
Sur le premier moment, de me voir si bien reçu, je restai comme hébété. Puis, réfléchissant, je pensai en moi-même: «Qu'il soit si gentil que cela, ce n'est pas naturel, il doit me préparer quelque traîtrise, ouvrons l'œil.» Et là-dessus je lui demande: «Comme ça, tu n'es pas trop fâché que je t'aie accosté?...» Il se met à rire, et me répond: «Non.»
Alors, moi: «Cependant tu n'avais pas l'air à la noce, quand je t'ai parlé, et j'avais l'idée que tu cherchais le moyen de me lâcher sans compliment...»
Mais lui, d'un grand sérieux: «Tiens, dit-il, je vais te parler le cœur sur la main... Sur le moment, j'ai été surpris, mais je n'étais pas inquiet... Ce qui vient d'arriver, il y a longtemps que je l'ai prévu, je sais que chaque fois que je sors, je risque de rencontrer un ancien camarade; tu n'es pas le premier qui me retrouve, et mes précautions sont prises pour ne pas être ennuyé... Si je voulais me débarrasser de toi, ce soir même, grâce à un petit moyen que j'ai inventé, tu aurais perdu ma piste... Puis, comme tu es à Paris en rupture de ban, avant quarante-huit heures, tu serais logé au Dépôt.»
Il me contait tout cela si tranquillement, que je sentais que c'était vrai, et que le malin devait avoir quelque truc.
«—Ainsi, lui dis-je, tu as du plaisir à retrouver un ami?» Il me regarda bien dans les yeux et répondit: «Oui, et la preuve, c'est que si tu n'étais pas là, à mes côtés, et que je susse où te trouver, j'irais te chercher... J'ai une affaire à te proposer.»
Désormais, Bagnolet avait lieu d'être satisfait.