—Pour que je m'arrange de façon à le connaître personnellement.
—C'est bien, poursuivez...
—Tout d'abord, lorsque je sus qu'il s'agissait d'un lieutenant de vaisseau, je voulus me retirer, sachant bien qu'avec ces hommes-là, il n'y a pas à plaisanter... Mais Chevassat me blagua tellement; il m'appela tant et tant fainéant et propre à rien, qu'il finit par me monter la tête.
«—D'ailleurs, reprit-il, écoute le plan: Le ministère de la marine demande des ouvriers pour Saïgon. Comme il n'en trouve pas tant qu'il en veut, tu te présentes et tu es admis... bon! On te paie ton voyage jusqu'à Rochefort; un canot te conduit en rade à bord de la frégate la Conquête... Sais-tu qui tu y trouves?... Notre homme, le lieutenant Champcey... Eh bien! je te dis, moi, que s'il lui arrive un accident, soit pendant la traversée, soit à Saïgon, cet accident passera comme une lettre à la poste...»
Oui, voilà ce qu'il me dit, mot pour mot, et il me semble l'entendre encore... Et moi, j'étais tellement interloqué que je ne trouvais rien à lui répondre.
Pourtant, il y avait une chose qui me rassurait un peu, et je me disais: «Va, compte là-dessus, qu'on va m'accepter au ministère de la marine, avec mes antécédents!»
Mais lorsque je fis cette objection à Chevassat, il se mit à rire, oh! mais à rire, au point que j'en étais agacé.
«—Tu es décidément plus simple que je ne croyais, me dit-il... Est-ce que tes condamnations sont écrites sur ta figure? Non, n'est-ce pas? Eh bien! comme tu te présentes au ministère avec un bon livret bien en règle tu seras admis.»
Moi, ouvrant de grands yeux, je réponds: «C'est très-joli, ce que tu me chantes là; le malheur est que n'ayant pas travaillé de mon état depuis plus de quinze ans, je n'ai pas plus de livret que sur la main.» Lui, hausse les épaules, et dit: «On t'en aura un.» Me voilà ennuyé, et je reprends: «S'il faut voler un livret et changer de nom, bernique! je n'en suis plus!» Mais le brigand avait son plan: «Tu garderas ton nom, me dit-il en me tapant sur l'épaule, tu seras toujours Evariste Crochard, dit Bagnolet, et tu auras un livret de graveur sur métaux, tout ce qu'il y a de mieux.»
Et, en effet, le surlendemain, il m'en remit un, avec signatures, légalisations, cachets... toutes les herbes de la Saint-Jean, quoi!...