Cette nuit-là, pendant que le Saint-Louis se balançait paresseusement sur ses ancres, pour la première fois depuis qu'il avait appris le mariage du comte de la Ville-Handry, Daniel Champcey dormit de ce bon sommeil que berce l'espérance.

Il fallut pour l'éveiller le bruit des gens qu'amenait le canot de «la santé,» et quand il monta sur le pont, ce fut pour apprendre que rien ne s'opposait plus à la libre pratique du clipper.

Déjà, depuis la pointe du jour, affairés et joyeux, les hommes de l'équipage allaient et venaient dans la mâture, larguant et séchant les voiles, remettant les cordages en ordre, soignant la toilette du Saint-Louis.

Car chaque navire, en arrivant au port, se met en frais de coquetterie, dissimulant, s'il y a lieu, les avaries de la mer, semblable au pigeon voyageur qui, regagnant son nid après l'orage, essuie et lustre ses plumes au soleil.

Bientôt les ancres furent relevées, et midi sonnait à l'horloge des docks, quand, par le plus beau temps du monde, Daniel sauta sur le quai de Marseille, suivi de son fidèle matelot.

Et quand il sentit sous ses pieds cette terre de France, d'où une ignoble perfidie l'avait éloigné, ses yeux étincelèrent, et un geste lui échappa, de menace et de défi...

On eût dit que provoquant ses ennemis, il leur criait:

—Me voici, et je vais prendre une revanche terrible!

Ni son trouble, ni sa joie, cependant, ne pouvaient lui faire oublier les appréhensions du père Ravinet, encore qu'il les jugeât singulières et fort exagérées.

Qu'un espion l'attendit sur le port, caché dans cette foule affairée et bruyante, pour prendre sa piste, le suivre et rendre compte de ses moindres actions, cela lui semblait sinon impossible, du moins très-invraisemblable.