—Peut-être, continua-t-il, ne vous rendez-vous pas bien compte de la situation, monsieur, et vous, mademoiselle... Réunis ce soir après les plus terribles épreuves, sauvés miraculeusement l'un et l'autre, il vous semble que tout est fini, que vous n'avez plus rien à souhaiter en ce monde, que l'avenir vous appartient... Je dois vous détromper... Vous en êtes juste au même point que la veille du départ de M. Champcey. Pas plus que ce jour-là, vous ne pouvez vous marier sans le consentement de M. de la Ville-Handry... Vous l'accordera-t-il?... Vous savez bien que la comtesse Sarah ne le souffrirait pas... Comment donc arrangerez-vous votre vie jusqu'à la majorité de Mlle Henriette?... Braverez-vous les préjugés et avouerez-vous fièrement votre amour?... Ah! prenez-y garde, à briser le cadre étroit des conventions sociales, on joue son bonheur à un jeu terrible... Vous cacherez-vous, au contraire? Quelle que soit votre prudence, le monde saura vous découvrir, vous n'échapperez pas aux lâches calomnies des imbéciles et des hypocrites... Et Mlle Henriette n'a été déjà que trop calomniée.
Planer dans l'azur, et tout à coup, lourdement retomber à terre en pleine boue..., s'enivrer du rêve le plus magnifique et brusquement être rappelé à l'affreuse réalité... Tel fut le malheur de Daniel et de Mlle Henriette.
Et ils baissaient la tête, sous la parole glacée de cet ami sincère, qui avait le courage cruel mais nécessaire de les arracher à leurs décevantes illusions.
—Or, continuait-il, notez que je mets tout au mieux et que je suppose le cas où M. de la Ville-Handry laisserait sa fille libre... En serait-il ainsi? Evidemment non. Que la comtesse Sarah découvre ce soir que Mlle Henriette, au lieu de s'être suicidée, comme elle croit, s'est réfugiée à l'hôtel du Louvre, à vingt marches de M. Daniel Champcey, dès demain elle aura décidé son mari à faire enfermer Mlle Henriette dans quelque couvent... Pendant un an encore, Mlle Henriette dépend uniquement du pouvoir paternel, c'est-à-dire du caprice et de la haine d'une belle-mère dont elle est la rivale heureuse.
A cette pensée que Mlle de la Ville-Handry pouvait de nouveau lui être ravie, Daniel sentait tout son sang se figer dans ses veines...
—Et dire, s'écria-t-il, que rien de tout cela ne m'était venu à l'esprit...
J'étais fou!... La joie m'avait noué un bandeau sur les yeux!...
Mais le bonhomme, du geste, lui imposa silence, et d'un accent impérieux:
—Oh! attendez, reprit-il, je ne vous ai pas encore montré le danger le plus pressant!... Le comte de la Ville-Handry, que vous avez connu cinq ou six fois millionnaire, est complétement ruiné... De tout ce qu'il possédait, prés, forêts, châteaux, valeurs mobilières, titres de rentes, rien ne lui reste... Son dernier sou, sa dernière motte de terre, on lui a tout pris... Vous l'avez quitté vivant d'une existence magnifique dans un hôtel princier, vous le retrouverez végétant dans un troisième étage de cent louis... Vous dire qu'il est entièrement dépouillé, c'est vous dire qu'il est condamné, n'est-ce pas?... Le jour est proche, où Sarah se débarrassera de lui comme elle a su se débarrasser de Kergrist, de Malgat, le pauvre caissier, et des autres... Le moyen est tout trouvé. Déjà le nom de M. de la Ville-Handry est compromis, la société qu'il avait fondée est à la veille d'une débâcle honteuse, les journaux le signalent au mépris public... Qu'on l'assigne en déclaration de faillite, il sera dès le lendemain poursuivi pour banqueroute frauduleuse... Or, je vous le demande, le comte est-il homme à survivre au déshonneur même immérité?...
Depuis un moment, Mlle Henriette ne comprimait qu'à grand peine ses sanglots; ils éclatèrent sur cette menace affreuse.