—Ah! permettez, je ne suis pas un de ces hommes...

Mais M. de Brévan peu à peu s'exaltait.

—Allez au diable!... interrompit-il, vous êtes un homme comme tous les autres... La passion ne raisonne, ni ne calcule, et c'est ce qui la fait grande et terrible... Tant qu'on a seulement une lueur de raison au fond de la cervelle, on n'est pas véritablement amoureux... C'est comme cela... Et la volonté n'y peut rien, ni l'énergie, ni quoi que ce soit au monde. Ça est ou ça n'est pas. Il y a des gens qui gravement vous reprochent de n'être pas ce qu'ils étaient eux-mêmes amoureux et de sang-froid... turlututu! Ces gens-là me font l'effet d'une carafe frappée reprochant au champagne de faire sauter son bouchon... Sur quoi, tenez, mon cher, faites-moi le plaisir d'accepter ce cigare et sortons prendre l'air...

Etait-ce vrai, ce que disait là M. de Brévan?... Est-il vrai qu'un grand amour anéantit jusqu'à la faculté de délibérer, de discerner le vrai du faux et le bien du mal? Il n'eût donc pas, lui, Daniel, aimé Henriette, puisqu'il risquait de la perdre pour obéir au devoir?

Oh! non, non, mille fois non... Ce n'est pas des pures et chastes amours que parlait M. de Brévan... Il parlait de ces passions malsaines qui tombent dans la vie comme la foudre, troublent les sens et égarent la raison, qui dévorent tout comme l'incendie et ne laissent après elles que désastres, hontes et remords...

Mais, pour cela même, Daniel frémissait en pensant à M. de la Ville-Handry engagé dans ce terrible engrenage d'une passion folle pour une créature indigne.

Il n'accepta donc pas le cigare que lui tendait Maxime.

—Un mot encore, de grâce, fit-il. Supposons mon libre arbitre perdu, je m'abandonne, que va-t-il donc m'arriver?...

M. de Brévan le regarda d'un air de commisération et dit:

—Peu de chose, seulement...