Après lui avoir demandé son nom, ses prénoms et son âge:
—Que savez-vous? poursuivit M. Galpin-Daveline.
Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuité qui fut si bien compris que les paysans éclatèrent de rire:
—J'avais, ce soir, répondit-il, une affaire... très importante, de l'autre côté du château de Boiscoran. On m'attendait, j'étais en retard, je pris donc au plus court, par les marais. Je savais que par suite des pluies de ces jours passés, les fossés seraient pleins d'eau, mais pour une affaire comme celle que j'avais, on trouve toujours des jambes...
—Épargnez-nous ces détails oiseux, prononça froidement le juge.
Le beau gars parut plus surpris que choqué de l'interruption.
—Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il était un peu plus de huit heures, et le jour commençait à baisser quand j'arrivai aux étangs de la Seille. Ils étaient si gonflés que l'eau passait de plus de deux pouces par-dessus les pierres du déversoir. Je me demandais comment traverser sans me mouiller, quand, de l'autre côté, venant en sens inverse de moi, j'aperçus monsieur de Boiscoran.
—Vous êtes bien sûr que c'était lui?
—Pardi! puisque je lui ai parlé!... Mais attendez. Il n'eut pas peur, lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva son pantalon, le fourra dans les tiges de ses grandes bottes jaunes et passa. C'est alors seulement qu'il me vit, et il parut étonné. Je ne l'étais pas moins que lui. «Comment! c'est vous, notre monsieur!» lui dis-je. Il me répondit: «Oui, j'ai quelqu'un à voir à Bréchy.» C'était bien possible; cependant je lui dis encore: «Tout de même, vous prenez un drôle de chemin!» Il se mit à rire. «Je ne savais pas que les étangs fussent débordés, répondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau...» Et en disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis rien à répliquer, mais maintenant, après ce qui s'est passé, je trouve que c'est drôle...
Cette déposition, M. Galpin-Daveline l'avait écrite mot pour mot. Ensuite: