De plus en plus, Raymond se pénétrait de la sincérité de Mme Misri.

La cause de sa haine, ne la voyait-il pas venir?...

—A cette époque, disait-elle encore, j'ai tenté l'impossible pour le modérer. Il m'envoyait promener ou me répondait par des plaisanteries. Il me disait: «Baste! pendant que je me ruine, enrichis-toi, et quand tu seras millionnaire, je t'épouserai.» Si bien que cette idée finit par m'entrer dans la tête pour n'en plus sortir. Être madame la comtesse pour de bon, après avoir été... ce que j'ai été, cela me séduisait. C'est pourquoi, moi, l'insouciance même jusqu'à ce moment, j'appris à compter, et je devins avare. Ah! tant pis pour qui me tombait sous la main. Mon bonheur c'était de me répéter, en regardant Combelaine s'enfoncer de plus en plus: «Va, mon bonhomme, va, dépense, joue, achète des chevaux, endette-toi, mon magot grossit, mon secrétaire s'emplit d'actions, d'obligations ou de titres de rentes: le jour n'est pas loin où tu viendras me supplier à genoux de devenir ta femme...»

Une à une, les défiances de Raymond s'envolaient...

Il n'est pas d'art au monde capable de peindre l'accent de Mme Misri, ni les tressaillements de colère qui la secouaient.

—Des années s'écoulèrent, monsieur Delorge, reprit-elle, avant qu'il me fût donné d'apprécier la justesse de mes calculs. M'étais-je donc trompée? Non. Un jour vint où M. de Combelaine se trouva à bout de ressources et d'expédients. Alors, il songea à moi, et je le vis arriver, blême et les yeux injectés de sang, ce qui est chez lui le signe d'une émotion extraordinaire.

«—Tu dois être riche, Flora, me dit-il.

«—J'ai un million, répondis-je.

«Il fit deux ou trois tours dans la chambre, puis tout à coup venant se planter devant moi:

«—Eh bien! moi, me dit-il, je me noie, j'en suis à la dernière gorgée... la moitié de ce que tu as me sauverait.