—Quoi?...

—Eh bien! sachant qu'on s'était battu et qu'il y avait eu bien du monde de tué, j'ai été voir parmi les morts... Je suis allée partout où on avait déposé des cadavres, rue Montorgueil, cité Bergère, à la Morgue... rien. Et ce n'est pas tout, le samedi, qui était donc le 6 décembre, une voisine me dit qu'on avait exposé beaucoup de corps au cimetière Montmartre. J'y ai couru. C'était vrai. Il y en avait bien une centaine, côte à côte, en ligne, enterrés jusqu'aux épaules, de sorte qu'il n'y avait que la tête qui sortait au ras de terre... Même, c'était terrible de voir tous ces visages, tellement bleuis et gonflés, qu'il y en avait de presque méconnaissables... Et cependant, il y avait autour bien des malheureux en peine comme moi, qui allaient de l'un à l'autre... J'ai vu une pauvre dame qui est tombée raide évanouie en retrouvant là son mari... Le mien n'y était pas...

Mme Delorge frissonnait.

—Vous êtes donc bien convaincue, ma pauvre femme, que votre mari est mort?

—On me l'a dit.

—Qui?

—Un monsieur de la police. C'est que, voyez-vous, madame, quand j'ai appris qu'il y avait beaucoup d'hommes arrêtés, plus de vingt mille, à ce qu'on assure, j'ai eu un moment d'espoir. «Si Laurent en était!...» me suis-je dit. Et je pensais que, si on le déportait aux colonies, j'irais avec lui, et que tous deux ensemble nous ne serions pas trop malheureux... Je n'ai donc fait qu'un saut à la préfecture de police, et on m'a adressée à un bureau qui est exprès pour les renseignements... Ce jour-là on a enregistré ma réclamation, et on m'a dit de revenir dans huit jours, qu'on ferait des recherches... Quand je me suis représentée, on n'avait rien trouvé encore... Enfin la troisième fois on m'a répondu que parmi les individus arrêtés, mis en prison ou déportés, il n'y en avait aucun du nom de Cornevin...

Mme Delorge se taisait, réfléchissant.

Ce qui la frappait, c'était la persistance de Mme Cornevin à croire que son mari avait succombé dans la lutte.

Aussi, après un moment: