—Quand j'eus achevé, continua-t-il, le juge parut réfléchir, puis froidement: «—Dans tout ceci, monsieur, prononça-t-il, je vois très clairement votre opinion personnelle, mais je n'aperçois aucune preuve de nature à guider l'action de la justice!...» Je bondis à ces mots: «—Comment, vous ne distinguez pas de preuves?» m'écriai-je. Et je recommençais mon énumération, quand il m'arrêta. «—Il suffit, déclara-t-il, je suis éclairé.» C'était trop fort! Son affectation de sang-froid m'exaspérait. C'est pourquoi, perdant la tête: «—Ce qui m'étonne, m'écriai-je, c'est que la veuve du général Delorge ait été obligée de déposer une plainte!... Ce qui me dépasse, c'est que la justice n'ait pas ordonné une information, quand elle a reçu le procès-verbal du commissaire de police de Passy... car, enfin, il a dû faire un rapport, ce commissaire de police!...» Dame! mon homme fronçait le sourcil. «—Qui vous dit, interrompit-il, qu'une enquête n'a pas été commencée?...» Mais ce n'est pas moi qu'on endort avec des sornettes pareilles. Prenant donc mon air le plus ironique: «—Commencée, répliquai-je, c'est possible... Il est fâcheux que les événements politiques l'aient arrêtée court.» Cristi! le juge se dressa en pied: «—Que voulez-vous dire? s'écria-t-il.—Rien, répondis-je, toujours goguenardant, rien... sinon que, sans le succès du coup d'État, le meurtrier de mon ami le général serait sans doute à l'ombre à l'heure qu'il est...»
Le digne bourgeois, sur ces mots, poussa un soupir énorme...
Il hocha sinistrement la tête, et laissant tomber ses bras le long de son corps d'un air désolé:
—Car j'ai dit cela, poursuivit-il, je l'ai dit textuellement, et même j'ai eu comme un frisson en m'entendant parler ainsi. Par exemple, le coup avait porté. Le masque de glace de mon homme tomba, et d'un ton menaçant: «—Prenez garde! monsieur Ducoudray, prononça-t-il, en scandant toutes ses syllabes, prenez garde!... il est des peines pour les imprudents qui manquent au respect dû à la justice...» Hum! j'aurais bien eu quelques petites choses à répondre... mais ce juge vous avait des yeux... brrr!... Puis j'entendais dans le corridor sonner les bottes lourdes des gendarmes. Je me tus donc, baissant la tête, car je craignais l'éloquence de mes regards, et après un moment: «—Monsieur Ducoudray, reprit le juge, sachez qu'il n'est pas de puissance humaine capable d'entraver l'action de la justice... Je décernerais à l'instant un mandat d'amener contre le chef de l'État lui-même, si je le savais coupable!...» En moi-même, je pensais: «—Farceur!... ça se dit, ces choses-là, mais ça ne se fait pas!...» Seulement, je jugeai prudent de garder ma réflexion pour moi. On me relut ma déposition, dont l'audace me fit frémir, et quand je l'eus signée: «—Vous pouvez vous retirer, me dit le magistrat, et tâchez de mesurer vos paroles... Rappelez-vous que nous avons l'œil sur vous...» Je saluai... et me voilà.
Mme Delorge s'était levée.
Elle tendit la main à son vieux voisin, et d'une voix émue:
—Vous êtes un honnête homme, monsieur Ducoudray, prononça-t-elle, et un bon ami... Pardonnez-moi d'avoir douté de vous, de vous avoir mal jugé...
Mais c'est à peine s'il effleura du bout des doigts cette main qui lui était tendue, et secouant mélancoliquement la tête:
—Vous me jugiez bien, murmura-t-il... Vous ne me devez, pour ce que j'ai fait, aucune reconnaissance. C'est le sang qui m'a monté au cerveau... Si j'avais eu mon calme, comme en ce moment... Enfin, ce qui est dit est bien dit, et il n'y a pas à le nier, puisque c'est écrit et signé. Me voilà ennemi déclaré du gouvernement, on a l'œil sur moi... Faire de l'opposition, c'était charmant, du temps de Louis-Philippe, on n'en était que mieux vu... Tandis que maintenant...
Il demeura pensif un moment et agité d'une sorte de tremblement nerveux, jusqu'à ce que tout à coup: