—Et cependant, reprit-il, nul n'avait autant de raisons que moi de se ranger dans l'armée, toujours docile, des satisfaits. Qu'ai-je à demander à la vie qu'elle ne m'ait généreusement donné!... Je suis jeune encore, j'ai presque de la fortune, j'ai réussi au barreau bien au delà de mes espérances...
Mais Mme Delorge était hors d'état de remarquer l'étrange agitation de l'avocat.
Et toute entière à l'idée fixe qui devait obséder sa vie:
—Enfin, que faire pour le moment? interrogea-t-elle.
Si Me Roberjot fut un peu choqué d'être si brusquement interrompu, il eut le bon goût de le dissimuler.
—En ce moment, rien! répondit-il... Il faut attendre.
—Quoi?...
—Cette occasion qui jamais ne fait défaut à ceux qui savent la guetter patiemment.
Mme Delorge eut un geste désolé.
—Hélas! dit-elle, chaque jour qui s'écoule emporte une de mes espérances... Hier, j'ai rencontré un ancien ami de mon mari, c'est à peine s'il m'a saluée. Dans six mois il ne me reconnaîtra plus. Dans un an, il dira: «Delorge!... qui ça, Delorge?...» Mon mari fut un noble et vaillant soldat: est-ce cette renommée qui lui survivra?... Non. Seules, les calomnies qui se sont débitées et que vous m'avez répétées, resteront comme autant de taches à sa mémoire. Dans dix ans d'ici, lorsque mon fils, que voici, devenu un homme, paraîtra dans le monde, si parfois on demande: «Qui donc est ce jeune Delorge?...» Il se trouvera toujours quelqu'un de ces gens qui prétendent tout savoir, pour répondre: «Eh bien! c'est le fils de ce général, vous savez bien, qui fut tué en duel, à propos d'une vilaine affaire d'argent...»