Lui aussi, il avait résisté à l'action dissolvante du temps. Il avait pu renoncer à l'espoir d'être jamais aimé de Mme Delorge; cesser de l'aimer, non.
Il lui avait fallu des mois, des années, pour s'accoutumer à la visiter, à causer, à ne pas rester court, lorsqu'elle le regardait d'une certaine façon.
Au moins avait-il cette satisfaction de voir que les événements l'avaient servie mieux qu'il n'eût osé le souhaiter.
Les cruels soucis d'argent et d'avenir qui troublaient le sommeil de Mme Delorge aux premiers temps de son veuvage avaient disparu. L'aisance et la sécurité étaient revenues s'asseoir à son foyer.
Tout d'abord elle s'était trouvée allégée de la rente de douze cents francs de Mme Cornevin. Léon ne lui coûtait presque plus rien. Enfin, deux héritages successifs avaient plus que doublé son capital.
Le premier de ces héritages avait été celui du père de son mari.
Le pauvre bonhomme n'avait pu survivre à la mort de son fils, sa joie et son orgueil. Il avait bien parlé de venir demeurer avec sa bru, mais au moment de quitter la petite ferme où il vivait depuis tant d'années le courage lui avait manqué. Il avait traîné sept ou huit mois encore, et enfin il s'était éteint, laissant une soixantaine de mille francs.
Le second héritage fut celui de Mlle de la Rochecordeau.
Bien inattendu, certes, celui-là; car, deux fois par jour au moins depuis quinze ans la rancunière vieille fille jurait qu'elle jetterait toute sa fortune dans le Loir plutôt que d'en laisser un centime à sa nièce.
Malheureusement pour ses charitables intentions, elle avait, quoique dévote, une si effroyable peur de la mort, que jamais elle ne put prendre sur elle de faire un testament.