«Je ne cesse de demander la permission de t'écrire, on ne se lasse pas de me la refuser. Un forçat avec qui je viens de causer me jure qu'il me fera jeter une lettre à la poste si je lui donne dix francs; je lui en donnerais mille, si j'étais sûr que ce mot vous parvînt.
«Je suis à Marseille depuis hier, et jamais je ne me suis si bien porté. Ayant flairé, quand on est venu me prendre, le voyage d'agrément qu'on me réserve, je me suis muni de linge, d'effets et d'argent—car, vois mon bonheur, j'avais de l'argent chez moi ce jour-là.
«Tout me porte à croire que, ce soir ou demain, je serai embarqué pour la Guyane. O mère adorée, si je n'étais sûr que tu pleures en ce moment, je me sentirais tout heureux du beau voyage que je vais faire. Songe donc aux magnifiques sujets d'études que je vais trouver... Je te reviendrai ayant du talent... Ne pleure pas, mère chérie. Léon t'embrassera pour deux pendant mon absence... Moi, je vous embrasse de toute mon âme...»
Cette lettre attendrie, où éclatait en dépit de tout l'insouciance railleuse de Jean, calma pour un moment la douleur de Mme Cornevin, mais ne dissipa point ses mortelles angoisses.
Elle se représentait son fils bien-aimé, confondu parmi les plus vils criminels sur le préau d'une prison, et réduit pour lui faire parvenir quelques lignes à payer l'assistance et l'astuce d'un forçat.
Elle se le représentait traîné de nuit au port, entre une double haie de soldats, et embarqué furtivement.
Elle le suivait, par la pensée, tout le long de cette douloureuse et interminable traversée où l'avaient précédé, à cinquante ans de distance, Barbé-Marbois, le général Ramel et Pichegru.
—Je ne reverrai plus mon fils! répétait-elle.
Cependant, au reçu de la lettre de Jean, Raymond et Léon étaient partis pour Marseille, espérant parvenir jusqu'au malheureux et lui serrer la main, espérant à tout le moins le voir, en être vus, et lui prouver par leur présence qu'il n'était pas oublié...
Ils arrivèrent trop tard.