Mais c'était un homme prudent. Il commença par s'assurer en ouvrant successivement toutes les portes que personne n'était aux écoutes; après quoi, revenant se camper debout et les bras croisés devant son jeune camarade:
—Vous savez, commença-t-il, non sans une nuance de solennité, que j'ai horreur de me mêler des affaires des autres...
Hélas! bien des fois, jadis, Raymond avait souri de cette étonnante prétention de son vieux chef; mais en ce moment!...
—Pour vous, continuait le bonhomme, je vais manquer aux principes de toute mon existence. C'était écrit. Voici des mois que nous vivons de la même vie, côte à côte, sans jamais nous quitter, et sarpejeu! on est de chair et d'os. Vous voyant bon, généreux, loyal, sincère jusqu'à la naïveté, petit à petit, à mon insu, je me suis... hum... comment dirai-je? habitué? non, intéressé à vous, comme à... ma foi tant pis, je le dis puisque c'est vrai quoique absurde... comme à mon propre fils.
Ces préliminaires dans la bouche de cet homme excellent, mais qui faisait profession d'égoïsme et de brutalité, devaient faire frémir. Ce qu'il avait à dire était donc bien rude, qu'il tergiversait ainsi.
—C'est comme mon père même que je vous écouterai, monsieur, murmura Raymond.
Le bonhomme fit deux ou trois tours encore dans la chambre, puis brusquement:
—C'est de votre honneur qu'il s'agit! prononça-t-il.
—De mon honneur!...
—Oui. Et il n'y a plus à hésiter ni à temporiser, il faut marcher droit au but. Il faut que demain, vous m'entendez bien, demain, vous vous rendiez à Maillefert, et que vous demandiez officiellement à Mme la duchesse de Maillefert la main de Mlle Simone, sa fille...