«D'autres fois le désespoir me prenait, et je pensais: A quoi bon chercher sur terre ceux qui dorment dessous.
«Jamais je n'avais tant souffert!
«Jamais, avec tant de rage, je n'ai renouvelé le serment de me venger des misérables qui m'infligeaient de si cruelles tortures.
«C'est qu'ils étaient heureux, eux; c'est qu'ils étaient riches, honorés, redoutés, triomphants. Ils habitaient des palais, ils avaient des laquais, des voitures, des chevaux...
«Le plus terrible, c'est que je ne voyais pas de vengeance à ma portée.
«Certes, il m'était facile de guetter un des misérables, de l'approcher, et de lui loger une balle dans la tête.
«Mais qu'était ce châtiment comparé au crime! Qu'était-ce que cette mort soudaine et sans angoisses, comparée à mes années d'agonie!...
«J'avais bien toujours la lettre du général Delorge, mais au moment d'en faire usage, je ne savais à qui m'adresser. J'étais plein de défiances. Je tremblais, si je la confiais à quelqu'un, que ce quelqu'un ne l'anéantît... Voilà pourtant où j'en étais, lorsque un dimanche, sur les midi, étant entré dans un café pour déjeuner, je m'assis à une table sur laquelle on avait laissé un énorme volume. On tardait à me servir, je le feuilletai. C'était un Annuaire de Paris. Machinalement, j'y cherchai mon nom, et j'eus comme un éblouissement, en lisant: «Mme JULIE CORNEVIN,—modes et confections,—rue de la Chaussée-d'Antin.» Julie!... C'était le prénom de ma femme!...
«D'un autre côté, comment admettre que la malheureuse que j'avais laissée sans ressources eût pu s'établir dans le plus riche quartier de Paris?
«N'importe! Je sortis comme un fou et, sautant dans un fiacre, je me fis conduire à l'adresse indiquée.