«Ces réflexions, injustes peut-être, mais humaines, ne contribuèrent pas peu à modérer l'ardent désir que j'avais de reprendre ma place au milieu de ma famille.

«Puis, d'autres considérations encore me retenaient:

«Grâce à un de ces amis politiques que m'avait donnés mon séjour à l'île du Diable, et qui servait, pour la trahir, la police impériale, j'avais été informé des circonstances qui avaient suivi la mort du général Delorge et ma disparition.

«Je savais que Mme Delorge, altérée de vengeance ou plutôt de justice, avait remué ciel et terre pour atteindre les assassins de son mari.

«Je savais qu'on avait fait tout au monde pour retrouver mes traces.

«Et tous ses efforts avaient échoué, encore bien qu'elle eût pour appui et pour conseil un avocat renommé, un député de l'opposition, Me Roberjot.

«Une enquête avait bien été commencée, mais elle avait abouti à une ordonnance de non-lieu, qui renvoyait les meurtriers, lavés de l'accusation et blancs comme neige.

«Mais j'avais appris aussi, et de source certaine, que Mme Delorge ne renonçait pas à l'espoir de venger son mari.

«Voyant ses ennemis hors de sa portée, et pour le moment assurés de l'impunité, elle attendait, toujours sur le qui-vive et armée pour la lutte, l'occasion ou les événements politiques qui devaient les lui livrer.

«Et tout cela était si parfaitement connu de la police impériale que la maison de Mme Delorge était surveillée, qu'on épiait ses démarches et sa correspondance et qu'on tenait une liste de toutes les personnes qu'elle recevait.