Puis, en moins d'un an, contrairement à toutes les habitudes et sans qu'on sût pourquoi, son régiment fut changé deux fois de garnison, envoyé de Vendôme à Tarbes au mois de septembre, et de Tarbes à Pontivy, au mois de mars suivant.
—Bast! qu'importe? disait, gaiement Mme Delorge, quand elle voyait son mari tout près de se mettre en colère, qu'importe! puisque nous nous aimons?
Et d'autres fois:
—Eh bien! je les bénis, moi, ces contrariétés, et j'en souhaiterais presque de plus sérieuses... Nous sommes trop heureux, ce n'est pas naturel... cela me fait peur!
C'est surtout pendant les premiers mois de son mariage que Mme Delorge trahissait ainsi le secret des vagues appréhensions qui tressaillaient en elle.
—Tu as la joie inquiète! lui disait en plaisantant son mari.
Rien de si exact.
Il faut en quelque sorte un apprentissage à des félicités inespérées. Les malheureux deviennent sceptiques, à la longue. Accoutumés aux rigueurs de la destinée, ils s'étonnent et se défient de la moindre de ses faveurs. La vie leur a ménagé tant et de si cruelles déceptions, qu'ils n'osent plus s'endormir en pleine sécurité, de crainte de quelque terrible réveil.
La pauvre Élisabeth de Lespéran avait trop souffert pour que la fortunée Mme Delorge se sentît si vite rassurée.
Souvent, lorsqu'elle était seule, elle comparait sa situation passée à sa position actuelle, et, au souvenir de certaines privations qu'elle avait endurées et de toutes les humiliations qu'elle avait subies, elle sentait sa poitrine se gonfler de sanglots et elle fondait en larmes.