D'un geste, M. de Boursonne l'arrêta.
—J'en suis fâché, dit-il, mais cette satisfaction même vous est enlevée. On vous déplace brutalement, c'est vrai; contre tous les usages, c'est indiscutable; seulement... relisez la lettre, voyez le poste qui vous est assigné, et vous reconnaîtrez qu'on vous donne de l'avancement...
C'était parfaitement exact. Les précautions étaient prises.
—A ce point, continua le vieil ingénieur, que je me demande si l'administration, que vous accusez, n'est pas parfaitement innocente. Croyez-vous donc qu'on est allé dire brutalement à notre directeur: «Voilà un garçon qui nous gêne beaucoup en Maine-et-Loire, rendez-nous le service de l'envoyer au diable, dans les Bouches-du-Rhône, par exemple!» Non! Vos adversaires ne sont, parbleu! pas si naïfs. Ils auront dit, bien plus vraisemblablement: «Voici un charmant jeune homme, auquel nous nous intéressons vivement, et nous vous serions infiniment obligés de lui donner un emploi dans le Midi, où il a des intérêts.» De telle sorte que, si l'administration a fait un passe-droit, c'est, suppose-t-elle, à votre bénéfice, et non pas à votre détriment.
D'un formidable coup de poing, Raymond ébranla la table.
—C'est-à-dire, s'écria-t-il, que moi, le fils du général Delorge, je semblerais avoir sollicité les faveurs de l'empire!... C'est-à-dire que je serais à jamais déshonoré!... Mais cela ne sera pas. Les misérables qui s'acharnent à ma perte n'ont pas tout prévu. Je puis donner ma démission... Je la donnerai. Oui, c'est résolu, et désormais irrévocable; je ne fais plus partie de l'administration des ponts et chaussées.
Plus attristé certainement que surpris, M. de Boursonne considérait Raymond qui déjà s'était assis devant le bureau et se préparait à écrire.
—Réfléchissez, mon cher Delorge, lui dit-il doucement.
—A quoi bon!...
—Votre démission envoyée, que ferez-vous? de quoi vivrez-vous?...