Et c'est de ce jour que M. Pigorin, de la rue de l'Hôpital, prit l'habitude de faire chaque matin sa tournée chez tous les revendeurs de la ville, espérant y rencontrer de ces merveilles méconnues qu'on achète cent sous et qu'on revend dix ou quinze mille francs.

Mlle de la Rochecordeau, elle, s'était mise au lit, ainsi qu'il arrivait à chacune de ses grandes contrariétés.

—Qui jamais, gémissait-elle, se fût douté que ce vieil original de Glorière possédait une fortune!... Il n'y avait à le savoir que ma nièce et son soudard. Aussi, voyez comme ils ont chambré le bonhomme!... Ah! ils doivent bien rire, maintenant...

Le commandant ne riait pas, mais son cœur bondissait de reconnaissance, au souvenir de l'homme excellent, de l'ami incomparable qu'il avait perdu.

Après lui avoir dû le bonheur de sa vie présente, voici qu'il allait encore lui devoir la sécurité de l'avenir.

—Vienne la guerre, se disait-il, une maladie, un accident, la mort... mon agonie ne sera pas torturée par cette idée désolante que je laisse sans pain ma femme et mon enfant!

Aussi est-ce avec une sorte d'attendrissement pieux que Mme Delorge et son mari suspendirent aux murs et dressèrent sur les cheminées et sur les consoles les tableaux et les bronzes de leur vieil ami.

Leur banal appartement meublé de Pontivy en recevait un lustre singulier, et prenait désormais, selon l'expression d'un capitaine connaisseur, un faux air de résidence royale.

Mais en dépit du bruit qui se répandit que M. et Mme Delorge venaient d'hériter d'un oncle millionnaire, le train de leur maison resta le même.

Train bien modeste, assurément, car deux petites servantes suffisaient à tout, aidées seulement pour les gros ouvrages par l'ordonnance du commandant.