Il avait donc arrangé, me dit-il, que j’entrerais comme pensionnaire aux dames de Sainte-Marthe, une maison d’éducation qui a dans le Rhône la célébrité du couvent des Oiseaux à Paris.

Il ajouta que par prudence encore il se priverait de me venir visiter. Il me fit jurer de ne jamais prononcer son nom. Je devais envoyer les lettres que je lui écrirais à une adresse qu’il me donna, et lui-même signerait d’un nom supposé celles qu’il m’adresserait. Enfin, il me dit encore que la directrice de Sainte-Marthe avait son secret, et que je pouvais me fier à elle...

Il était si inquiet, si agité, si visiblement désespéré le jour où cette grave détermination fut prise, que véritablement je le crus... fou.

N’importe, je répondis que j’obéirais, et la vérité est que j’étais loin d’être affligée.

L’existence, près de M. de Chalusse, était d’une tristesse mortelle. Je dépérissais d’ennui, moi toujours accoutumée au travail, au mouvement, au bruit. Et je me sentais tout émue de joie, à l’idée que j’allais me trouver au milieu de jeunes filles de mon âge que j’aimerais et qui m’aimeraient.

Malheureusement, M. de Chalusse, qui prévoyait tout, avait oublié une circonstance qui devait faire des deux années que j’ai passées à Sainte-Marthe, une lente et cruelle agonie.

Je fus d’abord amicalement accueillie de mes compagnes... Une «nouvelle» qui rompt la monotonie est toujours bien venue. Mais on ne tarda pas à me demander comment je m’appelais, et je n’avais d’autre nom à donner que celui de Marguerite... On s’étonna, on voulut savoir ce que faisaient mes parents... je ne sais pas mentir, j’avouai que je ne connaissais ni mon père ni ma mère...

Dès lors, «la bâtarde,» on m’avait surnommée ainsi, fut reléguée à l’écart... On s’éloigna de moi pendant les récréations... Ce fut à qui ne serait pas placée près de moi à l’étude... à la leçon de piano, celle qui devait jouer après moi affectait d’essuyer soigneusement le clavier.

Bravement, j’essayai de lutter contre cette réprobation injuste, et de la vaincre. Inutiles efforts!... J’étais trop différente de toutes ces jeunes filles... D’ailleurs, j’avais commis une imprudence énorme... J’avais été assez simple pour laisser voir à mes compagnes les magnifiques bijoux dont M. de Chalusse m’avait comblée, et que je ne portais jamais... En deux occasions, j’avais prouvé que je disposais à moi seule de plus d’argent que toutes les élèves ensemble...

Pauvre, on m’eût peut-être fait l’aumône d’une hypocrite pitié... Riche, je devins l’ennemie... Ce fut la guerre, et une de ces guerres sans merci comme il s’en voit parfois au fond des couvents...