—A vous!... interrompit le juge de paix, incapable de se contenir.
Le marquis toisa d’un air hautain ce vieux homme vêtu de noir, et du ton sec qu’on prend avec un subalterne indiscret:
—A moi, oui, monsieur, répondit-il. Et non-seulement M. le comte de Chalusse me l’a confié de vive voix, mais il me l’a écrit, en m’exposant les honorables motifs de sa conduite, et l’intention formelle où il était, non de reconnaître, mais d’adopter Mlle Marguerite, afin de lui assurer sans conteste sa fortune et son nom.
—Ah! fit le juge de paix, comme si une lueur soudaine l’eût éclairé, ah! ah!...
Mais déjà, sans se soucier de cette exclamation, extraordinaire au moins par son accent, M. de Valorsay s’était retourné vers Mlle Marguerite et poursuivait:
—Votre ignorance me prouve, mademoiselle, que vos gens ne m’ont pas trompé quand ils m’ont dit que ce pauvre M. de Chalusse a été littéralement foudroyé... Mais ils m’ont dit autre chose que je ne puis croire... Ils m’ont affirmé que le comte n’avait pris aucune disposition à votre égard, qu’il ne laisse pas de testament et que... excusez une indiscrétion qu’un respectueux intérêt dicte... et que... par suite de cette incompréhensible et coupable imprudence, vous vous trouvez, vous, sa fille, ruinée et presque sans ressources... Est-ce possible?
—Cela est l’exacte vérité, monsieur, répondit Mlle Marguerite... Pour vivre, il me faudra désormais gagner ma vie...
Elle prononça ces mots avec une sorte de bonheur, s’attendant à quelque mouvement du marquis, qui trahirait la bassesse de ses convoitises, et elle s’apprêtait à jouir de sa confusion.
Mais pas du tout.
Loin de sembler démonté ou seulement attristé, M. de Valorsay respira fortement comme s’il eût été allégé d’un poids énorme, et son œil brilla.