Le marquis rougit encore et sa voix devint plus rauque, mais ce fut tout.
—Avouez donc, fit-il, que c’est chez vous un parti pris de me perdre... Vous dites non sans m’avoir laissé finir. Attendez à tout le moins que je vous aie exposé mon plan et montré sur quelles données positives et certaines reposent mes espérances...
C’était, en effet, chez M. Fortunat, un parti pris de ne rien entendre.
Il ne voulait pas d’explications, se défiant de lui, redoutant les inspirations de son caractère aventureux qui le poussait quand même vers tout ce qui était spéculation, risques à courir, gains énormes promis à une faible mise.
Il redoutait l’appât des affaires aléatoires comme le joueur craint la vue des cartes et l’ivrogne l’odeur des liqueurs fortes.
Enfin il avait peur de l’éloquence du marquis. Ne l’avait-il pas entraîné déjà plus loin que sa volonté première? Enfin il savait que qui discute est à moitié vaincu et ne demande plus bientôt qu’à se laisser convaincre.
—Ne me dites rien, monsieur, fit-il vivement, tout serait inutile... je n’ai pas d’argent... Pour vous donner dix mille francs hier soir, il m’eût fallu les emprunter à M. Prosper Bertomy, parole d’honneur!... Et je les aurais, que je vous dirais encore: «Impossible!» Chacun a son système, n’est-ce pas?... Le mien est de ne jamais courir après mon argent... On se ruine à chercher à se rattraper... Pour moi, ce qui est perdu est perdu définitivement... je tâche de n’y plus penser et je me tourne d’un autre côté... Ainsi, vos quarante mille francs sont déjà passés aux profits et pertes. Et cependant il vous serait aisé de me les rendre, si vous vouliez suivre mon conseil et liquider sans tambour ni trompettes...
—Jamais!... interrompit M. de Valorsay, jamais!...
Et son imagination lui représentant comme en un éclair tous les déboires et toutes les humiliations de l’homme ruiné et déchu...
—Je ne veux pas déchoir, s’écria-t-il... Je sauverai tout, les apparences et la réalité, ou je ne sauverai rien... si vous me refusez, je verrai ailleurs, je chercherai... Mais je ne donnerai pas à tous mes bons amis, qui m’exècrent et que je haïs, cette joie délicieuse de voir le marquis de Valorsay tombant de chute en chute, jusqu’aux pantalons douteux, aux bottes ressemelées et à l’emprunt du louis... Je ne brosserai jamais les habits de ceux que j’ai éclaboussés quinze ans..... Non, jamais, j’aimerais mieux mourir ou commettre les plus grands crimes!...