Une dépense si forte n’était plus dans ses habitudes. Il vivait chichement, depuis qu’il s’était juré qu’il serait riche. Lui, jadis si «porté sur sa bouche,» selon son expression, lui qui avait eu la passion des londrès et des petits verres, il se contentait de l’ordinaire d’un anachorète, ne buvait que de l’eau et ne fumait plus qu’à l’occasion, quand on lui offrait un cigare.

Il n’était pas de privation pénible pour lui, du moment où elle lui rapportait un sou... le sou, c’était un grain de sable ajouté aux fondations de l’édifice de sa fortune à venir.

Et cependant ce soir-là, il ne recula pas devant la dépense d’un «petit bordeaux.»

—Allons-y gaiement! se dit-il, ça fera la pièce ronde, je l’ai bien gagnée...

Mais lorsqu’il revint prendre sa faction devant le café Riche, M. Wilkie n’était plus seul à sa table.

Il achevait de boire son café en compagnie d’un jeune homme de son âge, remarquablement bien de sa personne, trop bien même, et dont la vue arracha à Chupin une exclamation:

—De quoi! de quoi! j’ai vu cette tête-là quelque part...

Pour se rappeler ce nouveau venu, pour mettre un nom sur ce visage inquiétant en sa beauté sculpturale, Chupin se torturait la cervelle... en vain.

Et cependant, tout au fond de ses souvenirs, parmi les fantômes de son passé, s’agitait cette physionomie...

Agacé au dernier point, il délibérait s’il n’entrerait pas, lorsqu’il vit M. Wilkie prendre des mains d’un garçon la carte de son dîner, la parcourir d’un coup d’œil et jeter un louis sur la table.