Voilà, ce que moi, honnête mari, je lis tous les jours dans les chroniques...
L’univers entier sait par les journaux, non-seulement comment ma femme s’habille, mais encore comment elle se déshabille et comment elle est faite... qu’elle a le pied exquis, la jambe divine, une main enivrante... Nul n’ignore que ma femme a des épaules éblouissantes et même, vers le haut de l’épaule gauche, un signe mignon et provocant... J’ai eu la satisfaction de lire ce détail hier soir... il y avait bien provocant... C’est charmant, parole d’honneur, et je suis un heureux mari, en vérité!...
Du fumoir, Pascal distinguait les trépignements de rage de la baronne.
—C’est une indignité!... s’écria-t-elle, vos journalistes sont des impertinents, des...
—Pourquoi donc?... Les voyez-vous s’occuper des honnêtes mères de famille?...
—Ils ne s’occuperaient pas de moi, si j’avais un mari qui sût me faire respecter.
Le baron eut un éclat de rire nerveux, qui faisait mal à entendre, et trahissait sous son persiflage d’atroces souffrances.
—Est-ce un duel que vous me conseillez?... fit-il. A vingt ans de distance l’idée vous reviendrait-elle de vous débarrasser de moi?... Je ne puis le croire... Vous savez bien que vous n’hériteriez pas, que j’ai pris mes précautions... D’ailleurs, vous seriez désolée si les journaux cessaient un seul jour de parler de vous.
Respectez-vous et on vous respectera... Cette publicité dont vous vous plaignez est la dernière ancre de la société en dérive... Ceux que la voix de l’honneur n’arrêterait pas sont retenus par la crainte d’un petit entrefilet dévoilant leurs turpitudes... Quand personne n’aura plus de conscience, les journaux seront la conscience publique... Je trouve cela très-bien... Sur ce, salut...
D’après le bruit qui arriva jusqu’à Pascal, la baronne dut se placer devant la porte pour empêcher son mari de passer.