Il la prit sur la table, et tout en examinant l’adresse:

—Celle-ci, mon garçon, répondit-il, on peut vous la confier... et c’est fort heureux, vraiment, car elle n’est pas pour la maison d’à côté... Les maîtres, ma parole, sont prodigieux!... Vous arrangez vos petites affaires pour vous donner un peu de bon temps, et au moment où vous vous croyez libre, paf!... ils vous envoient aux cinq cents diables, sans vous demander seulement si cela vous convient... Sans votre bonne volonté, je ratais un dîner avec des femmes charmantes... Mais surtout, ne flânez pas en route... je me «fends» de l’impériale de l’omnibus... Et vous avez entendu, il y a une réponse... Vous la remettrez à M. Moulinet, qui, en échange, vous donnera quinze sous pour la course et six sous pour l’omnibus, total: un franc zéro cinq... autrement dit en chiffres ronds, une belle pièce de vingt sous... Après cela, vous savez, si vous pouvez extirper un pourboire aux gens chez qui vous allez... je vous le donne.

—Compris, m’sieu!... Le temps de rendre une réponse à la femme superbe qui m’attend au passage de la Madeleine, et je file... Passez-moi le poulet.

—Voilà!... dit le domestique au gilet rouge en tendant la lettre.

Mais au premier regard qu’il jeta sur l’adresse, Chupin devint tout pâle et ses yeux s’écarquillèrent prodigieusement.

Voici ce qu’il avait lu:

Madame Paul—débitante de tabac—quai de la Seine,
à la Villette.

Quelque grand que fût son empire sur lui, son émotion avait été trop visible pour n’être pas remarquée des autres.

—Qu’avez-vous?... lui demandèrent-ils ensemble, qu’est-ce qui vous prend?

Un puissant effort de volonté lui avait déjà rendu son sang-froid, et prompt à couvrir sa faute d’un prétexte: