Si M. de Valorsay, comme c’était probable, ignorait l’accident du comte de Chalusse, fallait-il le lui apprendre? M. Fortunat se dit que non, prévoyant avec raison que cela soulèverait une discussion capable d’amener une rupture. Or, il ne voulait rompre qu’à bon escient, et seulement quand il serait bien sûr de la mort du comte.

De son côté, M. de Valorsay réfléchissait—un peu tard—qu’il avait eu bien tort de patienter pendant trois mortelles heures.

Était-ce digne de lui?... Ne s’était-il pas manqué gravement à lui-même?... Puis encore, M. Fortunat ne mesurerait-il pas à cette circonstance qui était un aveu, l’importance de ses services et l’urgence des besoins de son client?... N’en deviendrait-il pas plus exigeant et plus dur?

Très-certainement, si le marquis eût pu s’esquiver sans bruit, il l’eût fait. Mais c’était impossible. Alors, il eut recours à un stratagème qui lui parut sauver sa dignité compromise.

Il se tassa dans son fauteuil, ferma les yeux et parut dormir.

Et quand M. Fortunat entra dans le salon, il se dressa brusquement, comme un homme réveillé en sursaut, se frottant les yeux en disant:

—Hein!... qu’est-ce que c’est?... Par ma foi!... je m’étais bel et bien endormi.

Mais l’autre ne fut pas dupe.

Il avait fort bien remarqué à terre un journal qui, tout froissé et tout déchiré, trahissait la colère d’une longue attente.

—Ah ça! continuait le marquis, quelle heure est-il?... Minuit et demi!... Et c’est maintenant que vous arrivez à un rendez-vous assigné pour dix heures!... Ceci passe la permission, mons Fortunat, et vous en prenez par trop à votre aise avec moi! Savez-vous que ma voiture est en bas, par le temps qu’il fait, depuis neuf heures et demie, et que mes chevaux en ont peut-être attrapé une fluxion de poitrine!... Un attelage de six cents louis!...