—Je suis la pupille de M. le comte de Chalusse, monsieur, Mlle Marguerite... Vous avez, je le suppose, reçu ma lettre?

Lui s’inclinait, déployant toutes les grâces qu’il portait dans le monde où il cherchait à se marier, et d’un geste plus prétentieux qu’élégant, il avançait un fauteuil et invitait Mlle Marguerite à s’asseoir...

—Votre lettre m’est parvenue, en effet, mademoiselle, répondit-il, et je vous attendais, flatté et honoré de votre confiance... Pour tout autre que vous, ma porte était même défendue...

La jeune fille s’assit, et il y eut un moment de silence, chacun observant l’autre, et cherchant à s’en faire une opinion. Lui, un peu troublé, et ayant peine à comprendre que cette belle jeune fille si imposante pût être la petite apprentie qu’il avait vue autrefois chez le relieur, avec son grand sarrau de serge, les cheveux ébouriffés et tout poudrés de rognures de papier.

Elle, fâchée d’avoir à s’adresser à cet homme, car plus elle l’examinait, plus il lui semblait découvrir dans toute sa personne quelque chose de louche et de suspect, et elle eût préféré quelque cynique gredin à cette espèce de gentleman doucereux, verni d’hypocrisie...

Ce qu’elle attendait, avant de rien dire, c’était que M. Fortunat congédiât ce jeune garçon en blouse, dont elle ne s’expliquait pas la présence, et qui, pétrifié par une sorte d’extase muette, attachait obstinément sur elle des yeux où se peignaient un ébahissement énorme et la plus vive admiration...

Mais bientôt, lasse d’attendre en vain:

—Je suis venue, monsieur, commença-t-elle, pour vous entretenir de choses graves et qui exigent le plus profond secret.

Chupin comprit, car il rougit jusqu’aux oreilles, et fit un pas pour sortir.

D’un geste cordial son patron le retint.