—Permettez!... Pour suivre mon plan, je vais être forcé d’invoquer votre volonté, de vous attribuer des sentiments, des paroles, des actes même que vous désavoueriez peut-être, et pour ma tranquillité...

D’un geste insouciant, accompagné d’un claquement de doigts, le baron lui coupa la parole...

—Marchez toujours, prononça-t-il, et ne vous inquiétez de rien... Tout ce que vous ferez sera bien fait, qui aura pour but de démasquer ce cher marquis et Coralth, son digne acolyte... Mettez-moi en scène comme vous voudrez, je m’en bats l’œil... Qui serez-vous pour Valorsay? Le sieur Mauméjan, un de mes hommes d’affaires, n’est-ce pas? Je puis toujours vous désavouer...

Et comme s’il eût tenu à prouver qu’il devinait jusqu’en ses détails le plan de son «jeune ami»:

—D’ailleurs, ajouta-t-il, on sait bien ce qu’est l’homme d’affaires d’un millionnaire. C’est le morne revers d’une médaille éblouissante... Un millionnaire qui n’est pas un sot, doit toujours, et à n’importe quelle demande d’argent, sourire et répondre: «Oui, certes, comment donc, trop heureux!...» Seulement il ajoute, «Entendez-vous avec mon homme d’affaires...» C’est ce dernier, qui est chargé de discuter, d’avouer que son client est gêné pour le moment, et finalement de répondre: «Non...»

Pascal insistait encore, mais le baron était têtu...

—Oh! assez!... fit-il. Ne gaspillons pas un temps précieux en discussions oiseuses... Les jours n’ont que vingt-quatre heures, et tel que vous me voyez, je suis si pressé que depuis avant-hier je n’ai pas touché une carte... C’est que je prépare à Mme Trigault, à ma fille et à M. mon gendre une surprise assez délicate, si j’ose dire, et que je crois réussie.

Il riait, le malheureux homme, mais de quel rire!...

—C’est que, voyez-vous, poursuivit-il, j’en ai assez de payer tous les ans des centaines de mille francs pour être berné par ma femme, bafoué par ma fille, «jobardé» par mon gendre et brutalisé et vilipendé par tous les trois... Je veux bien payer encore, «casquer,» comme dit mon gendre, mais à la condition qu’on me donnera pour mon argent, sinon la réalité, du moins les apparences de l’amour, du dévouement, de l’affection, du respect, de tout ce qui m’eût rendu heureux, enfin!... Et ces apparences, sacrebleu! je les aurai... Oui, moi, Trigault, je serai choyé, cajolé, dorloté ou... bernique, je suspens mes payements... C’est un de mes vieux amis, un parvenu comme moi, dont j’ai envié pendant des années le bonheur domestique, qui m’a enfin donné sa recette...

«Moi, mon cher, m’a-t-il dit, je suis dans ma maison, entre ma femme, mes enfants et mes gendres, comme un mylord dans une auberge... Je me suis commandé un bonheur de première qualité à tant par mois... Si on me le sert, je paye... si on ne me le sert pas, bonsoir, je ferme le guichet aux pièces de cent sous... Quand on m’invente des gâteries de supplément, je les règle à part, sans marchander... Donnant donnant... Fais comme moi, mon vieux camarade, tu t’en trouveras bien... Un tarif! il n’y a plus que cela.»