—Maintenant que nous connaissons le principal, reprit-il, j’espère, prince, que vous serez assez obligeant pour nous apprendre comment la chose est arrivée...

Pauvre Kami!... Ah! il payait cher sa partie!... Il suait sang et eau sous son sempiternel fez rouge.

—Hélas!... répondit-il tristement, rien de si simple... J’avais envie d’une écurie de courses... Ah! ce n’est pas que je sois amateur de sport, croyez-le bien, c’est à peine si je sais distinguer un cheval d’un bourriquet... Seulement, du matin au soir tout le monde me répétait: «Prince, un homme comme vous devrait faire courir...» Je n’ouvrais pas un journal sans y lire: «Un homme comme lui devrait faire courir...» Si bien qu’à la fin, je me suis dit: «C’est vrai, ils ont raison, un homme comme moi doit faire courir...» Là-dessus, me voilà en quête de chevaux... J’en achetais de tous côtés, quand un soir M. de Valorsay me propose de me céder quelques-uns des siens, qui sont connus et qui ont gagné, m’a-t-il dit, dix fois leur valeur... J’accepte, nous prenons rendez-vous pour visiter ses écuries, je les visite, et séance tenante, je choisis et je paye sept chevaux, de ses meilleurs, à ce qu’il me jurait, et pleins d’avenir... Et je les ai payés leur prix, je vous le garantis... Maintenant voilà le tour... Il ne m’a pas livré les chevaux que j’avais achetés... Ceux-là, les vrais, les bons, ont été vendus, à ce qu’il paraît, en Angleterre, sous de faux noms, et moi, je me trouve avoir pour mon argent, des bêtes toutes pareilles aux autres comme taille et comme robe, mais des rosses indignes...

Pascal et le baron Trigault échangeaient des regards stupéfaits...

Le «turf,» il faut bien en convenir, est un admirable champ ouvert à toutes les fraudes. Les âpres convoitises de l’argent s’y mêlant à la fièvre du jeu et aux ardeurs des vanités rivales, y donnent naissance à de prodigieuses manœuvres.

Mais jamais on n’avait ouï parler d’une supercherie aussi audacieuse que celle de Valorsay, ni si impudente...

—Et vous ne vous êtes aperçu de rien, prince?... interrogea Pascal, d’un ton où certainement il y avait du doute.

—Est-ce que je m’occupe de ces choses-là!...

—Et vos gens?...

—Ah!... c’est une autre affaire!... On me dirait que le chef de mes écuries s’est laissé graisser la patte par le marquis, que je n’en serais pas étonné.