«Ce qui n’est que trop certain malheureusement, c’est qu’au moment où nos regards se rencontrèrent, je fus bouleversée jusqu’au plus profond de moi-même... Je sentis que je ne m’appartenais plus.
«Ah! pourquoi Dieu ne permet-il pas que le visage des hommes reflète quelque chose de leur âme!...
«Lui, si corrompu et si misérablement hypocrite, il avait une de ces physionomies qui respirent la noblesse et la franchise, cette gravité triste et attirante des hommes qui n’ont pas eu à se louer de la destinée, et dans toute sa personne quelque chose de mystérieux et de fatal.
«C’est que déjà les tempêtes furieuses de toutes les passions avaient bouleversé son existence... Il n’avait pas vingt-six ans, et déjà il avait commandé un bâtiment négrier et s’était battu, au Mexique, à la tête d’une de ces bandes qui font de la politique un prétexte de meurtre et de pillage.
«Quelles impressions je ressentis à sa vue, il ne le devina que trop.
«Deux fois encore je le rencontrai dans le monde... Il ne me parla pas, il affecta de me fuir, mais debout à l’écart, il ne cessa de m’obséder de ses regards enflammés, comme s’il eût espéré ainsi me pénétrer de sa volonté et de ses désirs... Enfin, il osa m’écrire...
«Le jour où je reçus furtivement des mains d’une femme de notre service une lettre dont l’écriture m’était inconnue, je compris que cette lettre était de lui... J’eus peur, et ma première pensée fut de la porter, non à ma mère, en qui je voyais une ennemie, mais à mon père...
«Mon père était absent, je gardai la lettre, je la lus, j’y répondis... et il m’écrivit encore...
«Hélas!... c’est à ce moment que je fus inexcusable...
«Je savais bien que continuer cette correspondance clandestine était plus qu’une faute... J’étais sûre que jamais ma famille n’accorderait ma main à un homme qui n’était pas noble, et que ces relations ne pouvaient aboutir qu’à l’abîme... Je sentais que je jouais ma réputation, l’honneur intact de notre maison, mon bonheur et ma vie, que je me perdais, en un mot!...