«Moyennant certaines précautions, et en établissant ce tripot dans le salon d’une femme à la mode, ils jugeaient l’idée pratique, et venaient me proposer d’être la femme dont ils avaient besoin, leur associée, leur gérante...
«Sans trop savoir, à quoi je m’engageais, j’acceptai, décidée surtout par la situation de ces deux hommes, par la considération dont ils jouissaient, par le grand nom qu’ils portaient...
«Et la même semaine, cet hôtel fut loué, agencé, meublé, et j’y fus installée sous le nom de Lia d’Argelès.
«Mais ce n’était pas tout... Restait à me créer une de ces réputations scandaleuses qui fixent l’attention... Cela fut fait, grâce à mes commanditaires, grâce à la complicité innocente de leurs amis et de quelques journalistes...
«Pour moi, je me prêtai de mon mieux à l’horrible comédie qui devait attacher à ce nom de Lia d’Argelès un éclat infamant... J’eus des équipages, des toilettes extravagantes, je m’affichai dans les théâtres... que sais-je?
«Comme toujours quand on violente sa conscience, j’appelais à mon aide les plus absurdes sophismes... J’essayais de me prouver que l’apparence n’est rien, que la réalité est tout, et que peu importait que mon renom fût celui d’une courtisane, puisque la renommée mentait et que ma vie était chaste...
«Quand le baron accourut et essaya de m’arracher à l’abîme où je me précipitais, il était trop tard... J’avais compris les avantages de «l’idée», et pour vous je devenais avide d’argent jusqu’à la folie...
«L’an dernier, mon salon de jeu a rapporté plus de cent cinquante mille francs, et j’en ai eu pour ma part, trente-cinq que vous avez dissipés.
«Maintenant, vous voyez ce que je suis... Mes associés, eux, à qui j’ai gardé fidèlement le secret que je leur avais juré, se promènent le front haut, parlent fièrement de leur honneur, et en effet, sont honorés de tous.
«Telle est la vérité... Je ne désire point qu’elle soit connue... Je la dirais, d’ailleurs, qu’on ne me croirait pas, sans doute... Mais vous êtes mon fils, je vous la devais!...»