—Mieux eût valu parler, répondit-il, et encore... non. Je dois à votre silence, Claire, six mois d'illusions délicieuses, six mois de rêves enchanteurs. Ce sera ma part de bonheur en ce monde.
Un reste de jour permettait encore au magistrat de distinguer Mlle d'Arlange. Son beau visage avait la blancheur et l'immobilité du marbre. De grosses larmes glissaient, pressées et silencieuses, le long de ses joues. Il semblait à M. Daburon qu'il lui était donné de contempler ce spectacle effrayant d'une statue qui pleure.
—Vous en aimez un autre, reprit-il enfin, un autre! Et votre grand-mère l'ignore... Claire, vous ne pouvez avoir choisi qu'un homme digne de vous; comment la marquise ne le reçoit-elle pas?
—Il y a des obstacles, murmura Claire, des obstacles qui peut-être ne seront jamais levés. Mais une fille comme moi n'aime qu'une fois dans sa vie. Elle est l'épouse de celui qu'elle aime, sinon... il reste Dieu.
—Des obstacles! fit M. Daburon d'une voix sourde. Vous aimez un homme, vous, il le sait, et il rencontre des obstacles?
—Je suis pauvre, répondit Mlle d'Arlange, et sa famille est immensément riche. Son père est dur, inexorable.
—Son père! s'écria le magistrat avec une amertume qu'il ne songeait pas à cacher, son père, sa famille! Et cela le retient! Vous êtes pauvre, il est riche, et cela l'arrête! Et il se sait aimé de vous!... Ah! que ne suis-je à sa place, et que n'ai-je contre moi l'univers entier! Quel sacrifice peut coûter à l'amour tel que je le comprends! Ou plutôt, est-il des sacrifices! Celui qui paraît le plus immense, est-il autre chose qu'une immense joie! Souffrir! lutter, attendre quand même, espérer toujours, se dévouer avec ivresse... C'est là aimer.
—C'est ainsi que j'aime, dit simplement Mlle d'Arlange. Cette réponse foudroya le magistrat. Il était digne de la comprendre. Tout était bien fini pour lui sans espoir. Mais il éprouvait une sorte de volupté affreuse à se torturer encore, à se prouver son malheur par l'intensité de la souffrance.
—Mais, insista-t-il, comment avez-vous pu le connaître, lui parler? Où? Quand? madame la marquise ne reçoit personne...
—Je dois maintenant tout vous dire, monsieur, répondit Claire d'un ton digne. Il y a longtemps que je le connais. C'est chez une amie de ma grand-mère, sa cousine à lui, la vieille demoiselle de Goëllo, que je l'ai aperçu pour la première fois. Là nous nous sommes parlé, là je le vois encore...