—Nous chercherions vainement, reprit le comte: il n'est pas de transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et présenter Noël pour mon fils? dire: «Excusez, celui-ci n'est pas le vicomte, c'est cet autre?» Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent? Qu'importe que ce soit tel ou tel qui se nomme ou Benoît, ou Durand, ou Bernard! Mais quand on s'est appelé Commarin un seul jour, c'est ensuite pour la vie. La morale n'est pas la même pour tous, parce que tous n'ont pas le même devoir. Dans notre situation, les erreurs sont irréparables. Armez-vous donc de courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez. L'orage vient, tenons tête à l'orage.
L'impassibilité d'Albert ne contribuait pas peu à augmenter l'irritation de M. de Commarin. Fortifié dans une résolution immuable, le vicomte écoutait comme on remplit un devoir, et sa physionomie ne reflétait aucune émotion. Le comte comprenait qu'il ne l'ébranlait pas.
—Qu'avez-vous à répondre? lui dit-il.
—Qu'il me semble, monsieur, que vous ne soupçonnez même pas tous les périls que j'entrevois. Il est malaisé de maîtriser les révoltes de sa conscience...
—Vraiment! interrompit railleusement le comte, votre conscience se révolte! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent trop tard. Tant que vous n'avez vu dans ma succession qu'un titre illustre et une douzaine de millions, elle vous a souri. Aujourd'hui elle vous apparaît grevée d'une lourde faute, d'un crime, si vous voulez, et vous demandez à ne l'accepter que sous bénéfice d'inventaire. Renoncez à cette folie. Les enfants, monsieur, sont responsables des pères, et ils le seront tant que vous honorerez le nom d'un grand homme. Bon gré mal gré vous serez mon complice, bon gré mal gré vous porterez le fardeau de la situation telle que je l'ai faite. Et quoi que vous puissiez souffrir, croyez que cela n'approchera jamais de ce que j'endure, moi, depuis des années.
—Eh! monsieur! s'écria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur, qui ai à me plaindre? n'est-ce pas au contraire le dépossédé? Ce n'est pas moi qu'il s'agit de convaincre, mais bien monsieur Noël Gerdy.
—Noël? demanda le comte.
—Votre fils légitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce moment comme si l'issue de cette malheureuse affaire dépendait uniquement de ma volonté. Vous imaginez-vous donc que monsieur Gerdy sera de si facile composition et se taira? Et s'il élève la voix, espérez-vous le toucher beaucoup avec les considérations que vous m'exposez?
—Je ne le redoute pas.
—Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire. Accordez à ce jeune homme, j'y consens, une âme assez haute pour ne désirer ni votre rang ni votre fortune; mais songez à tout ce qu'il doit s'être amassé de fiel dans son cœur. Il ne peut pas ne pas avoir un cruel ressentiment de l'horrible injustice dont il a été victime. Il doit souhaiter passionnément une vengeance, c'est-à-dire la réparation.