—Oh! je puis répondre d'elle! s'écria le comte. Son intérêt la fait notre alliée. Au besoin je la verrai. Oui, ajouta-t-il avec effort, j'irai chez elle, je lui parlerai, et je vous garantis qu'elle ne nous trahira pas.
—Et Claudine, continua le jeune homme, se taira-t-elle aussi?
—Pour de l'argent, oui, et je lui donnerai ce qu'elle voudra.
—Et vous vous fiez, mon père, à un silence payé, comme si on pouvait être sûr d'une conscience achetée. Qui s'est vendu à vous peut se vendre à un autre. Une certaine somme lui fermera la bouche, une plus forte la lui fera ouvrir.
—Je saurai l'effrayer.
—Vous oubliez, mon père, que Claudine Lerouge a été la nourrice de monsieur Gerdy, qu'elle s'intéresse à son bonheur, qu'elle l'aime. Savez-vous s'il ne s'est pas assuré son concours? Elle demeure à Bougival, j'y suis allé, je me le rappelle, avec vous. Sans doute, il la voyait souvent; c'est peut-être elle qui l'a mis sur la trace de votre correspondance. Il m'a parlé d'elle en homme bien certain de son témoignage. Il m'a presque proposé d'aller me renseigner près d'elle.
—Hélas! s'écria le comte, que n'est-ce Claudine qui est morte, à la place de mon fidèle Germain!
—Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Claudine Lerouge seule rendrait vains tous vos projets.
—Eh bien! non! s'écria M. de Commarin, je trouverai un expédient!...
L'entêté gentilhomme ne voulait pas se rendre à l'évidence dont les clartés l'aveuglaient. Depuis une heure il divaguait absolument et divaguait de bonne foi. L'orgueil de son sang paralysait en lui un bon sens pratique très exercé et obscurcissait une lucidité remarquable. S'avouer vaincu par une nécessité de la vie l'humiliait et lui paraissait honteux, indigne de lui. Il ne se souvenait pas d'avoir en sa longue carrière rencontré de résistance invincible ni d'obstacle absolu.