—C'est juste.
—Au bout d'une demi-heure environ, la lecture fut terminée. Le vicomte se leva et se plaça debout, bien en face de moi. «Vous avez raison, monsieur, me dit-il, si ces lettres sont bien de mon père, comme je le crois, tout tend à prouver que je ne suis pas le fils de la comtesse de Commarin.» Je ne répondis pas. «Cependant, reprit-il, ce ne sont là que des présomptions. Possédez-vous d'autres preuves?» Je m'attendais, certes, à bien d'autres objections. «Germain, dis-je, pourrait parler.» Il m'apprit que Germain était mort depuis plusieurs années. Alors, je lui parlai de la nourrice, de la veuve Lerouge. Je lui expliquai combien elle serait facile à trouver et à interroger. J'ajoutai qu'elle demeurait à La Jonchère.
—Et que dit-il, Noël, à cette ouverture? demanda avec empressement le père Tabaret.
—Il garda le silence d'abord et parut réfléchir. Puis, tout à coup, il se frappa le front en disant: «J'y suis, je la connais! J'ai accompagné mon père chez elle trois fois, et devant moi il lui a remis une somme assez forte.» Je lui fis remarquer que c'était encore une preuve. Il ne répliqua pas et se mit à arpenter la bibliothèque. Enfin, il revint à moi: «Monsieur, me dit-il, vous connaissez le fils légitime de monsieur de Commarin?» Je répondis: «C'est moi.» Il baissa la tête et murmura: «Je m'en doutais.» Il me prit la main et ajouta: «Mon frère, je ne vous en veux pas.»
—Il me semble, fit le père Tabaret, qu'il pouvait vous laisser le soin de dire cela, et avec un peu plus de justice et de raison.
—Non, mon ami, car le malheureux aujourd'hui, c'est lui. Je ne suis pas descendu, moi, je ne savais pas, tandis que lui!...
Le vieux policier hocha la tête; il ne devait rien laisser deviner de ses pensées et elles l'étouffaient quelque peu.
—Enfin, poursuivit Noël, après un assez long silence, je lui demandai à quoi il s'arrêtait. «Écoutez, prononça-t-il, j'attends mon père d'ici à huit ou dix jours. Vous m'accorderez bien ce délai. Aussitôt son retour, je m'expliquerai avec lui, et justice vous sera rendue, je vous en donne ma parole d'honneur. Reprenez vos lettres et permettez-moi de rester seul. Je suis comme un homme foudroyé, monsieur. En un moment je perds tout: un grand nom que j'ai toujours porté le plus dignement que j'ai pu, une position unique, une fortune immense, et plus que tout cela peut-être... une femme qui m'est plus chère que ma vie. En échange, il est vrai, je retrouverai une mère. Nous nous consolerons ensemble. Et je tâcherai, monsieur, de vous faire oublier, car elle doit vous aimer et elle vous pleurera.»
—Il a véritablement dit cela?
—Presque mot pour mot.