Je verrai se dresser tout ce que Paris compte de financiers suspects, de louches industriels, des tripoteurs véreux, tous les faiseurs enrichis, tous ceux dont la fortune est greffée sur une gredinerie. C'est une armée. On voudra savoir quel est ce trouble-fête, ce fou furieux, qui s'avise de fouiller dans le passé des gens, et de réveiller des histoires oubliées. On dira que je n'ai pas un sou, et que ceux que j'accuse ont des millions. Alors, ce sera moi, peut-être, qui passerai pour un malhonnête homme. On tâchera de prouver que je spécule sur le scandale, et que tous les millionnaires sont exposés à rencontrer des gens qui essayent de les faire chanter.
Mais Mlle Gilberte n'était pas de celles que la lutte épouvante.
—Qu'importe!... s'écria-t-elle.
M. de Trégars hochait la tête:
—Dieu m'est témoin, reprit-il, que jamais jusqu'à ces jours passés, l'idée ne m'était venue de troubler en leur possession les gens qui ont dépouillé mon père. Seul, qu'avais-je besoin d'argent? Plus tard, ô mon amie, je m'étais dit que je saurais conquérir la fortune qu'il me faut pour obtenir votre main.
Vous m'aviez promis d'attendre, et il m'était doux de me dire que je vous devrais à mes seuls efforts. Les événements ont anéanti mes espérances. J'en suis, aujourd'hui, réduit à reconnaître que tous mes efforts seraient inutiles. Attendre, patienter, ce serait risquer de vous perdre. Dès lors, je n'hésite plus... Je veux ce qui est à moi, je veux qu'on me restitue ce qu'on m'a volé.
A son accent, il était aisé de comprendre, et Mlle Gilberte le comprenait bien, que sa résolution était désormais irrévocable.
—Malheureusement, continua-t-il, ce n'est pas immédiatement, ce n'est pas ouvertement surtout, que je dois engager la lutte. Peut-être me faudra-t-il ces mois de patience et de dissimulation, avant de réunir des armes. D'ici là, je vais être forcé de renoncer à ma vie solitaire, toute de travail et de méditation. Grâce au comte de Villegré, qui met à ma disposition ses modestes économies, je vais me rejeter dans le monde, y renouer mes relations, m'y créer de nouveaux amis et me ménager des appuis... Mais avant tout, mon amie, j'ai une prière à vous adresser. Si éloignée que soit la rue Saint-Gilles du milieu où je vais vivre, il se peut qu'un écho de ma vie arrive jusqu'à vous...
C'est avec une insistance inquiète que Mlle Gilberte fixait sur lui ses beaux yeux tremblants.
Il semblait embarrassé.