Car il n'y avait pas à s'abuser. Dès le lendemain, Mme Favoral renouvellerait ses instances.

Que lui dire?... Tout?

Mlle Gilberte s'y sentait portée par toutes les aspirations de son cœur, par la certitude d'une indulgente complicité, par la pensée de trouver dans une âme amie l'écho de ses joies et de ses douleurs et de toutes ses espérances.

Oui, mais Mme Favoral était toujours cette même femme dont les plus belles résolutions s'évanouissaient sous les regards de son mari.

Qu'un prétendant se présentât, qu'une lutte s'engageât, comme pour M. Costeclar, aurait-elle la force de se taire? Non!

Alors, ce serait avec M. Favoral une scène épouvantable. Il irait peut-être trouver M. de Trégars. Quel scandale! Car il était homme à ne rien ménager. Et un nouvel obstacle se dresserait plus insurmontable que les autres.

Mlle Gilberte songeait aussi aux projets de Marius, à cette partie terrible qu'il allait jouer, et dont l'issue devait décider de leur sort. Il lui en avait dit assez, pour qu'elle en comprît tous les périls, et qu'il pouvait suffire d'une indiscrétion pour anéantir les résultats de plusieurs mois de patience et d'efforts. Parler, n'était-ce pas d'ailleurs abuser de la confiance de Marius? Comment espérer qu'un autre garde un secret qu'on ne sait pas garder soi-même?

Enfin, après de longues et pénibles hésitations, elle décida que le silence lui était imposé, et qu'elle ne se laisserait arracher que de vagues explications.

C'est donc inutilement que le lendemain et les jours qui suivirent, Mme Favoral essaya d'obtenir cet aveu, qu'elle avait vu en quelque sorte monter jusqu'aux lèvres de sa fille. A ses adjurations passionnées, à ses larmes, à ses ruses même, invariablement Mlle Gilberte opposait des réponses équivoques, un récit à travers lequel on ne pouvait rien deviner, qu'un de ces romans enfantins qui s'arrêtent à la préface, un de ces amours pour un héros chimérique comme il en éclôt dans le cerveau des pensionnaires.

Il n'y avait rien là de rassurant pour une mère, et Mme Favoral connaissait trop l'invincible obstination de sa fille pour espérer la vaincre.