—Et cependant, poursuivit-il, je parierais qu'il s'est enfui les poches vides. Ses manœuvres, en ces derniers temps, ne révèlent-elles pas une effroyable détresse! S'il eût eu mille écus seulement à sa disposition, serait-il allé extorquer cinq cents francs à une pauvre vieille femme, à une malheureuse marchande de journaux? Qu'en voulait-il faire? Tenter la chance encore une fois. A ce trait, se reconnaît le joueur incorrigible qui, toujours et quand même, attend une martingale triomphante, le joueur qui, après avoir perdu des sommes immenses, dépouillé, ruiné, décavé, rôde autour des tables de jeu mendiant une dernière mise.
Il s'était assis, et le coude sur le bras du fauteuil, le front dans la main, il réfléchissait, et la contraction de ses traits disait la tension extraordinaire de son esprit.
Tout à coup il se dressa:
—Mais à quoi bon, s'écria-t-il, s'égarer en conjectures chimériques! Que savons-nous de Favoral? Rien. Tout un côté de son existence nous échappe, ce côté fantastique dont les prodigalités insensées et les inconcevables désordres nous ont été révélés par les factures trouvées dans son bureau. Assurément, il est coupable, mais l'est-il autant que nous le pensons, comme nous le pensons, et surtout l'est-il seul? Est-ce uniquement pour lui que, pris de vertige, il puisait dans sa caisse à pleines mains? Les millions détournés sont-ils véritablement perdus, et serait-il impossible d'en retrouver la plus grosse part dans la poche de quelque complice?
Les hommes habiles ne s'exposent pas. Ils ont à eux des malheureux sacrifiés à l'avance, et qui, en échange de quelques bribes qu'on leur abandonne, risquent la Cour d'assises, sont condamnés et vont en prison...
—Voilà ce que je disais à ma mère et à ma sœur, monsieur, interrompit Maxence.
—Et voilà ce que je me dis, continua l'ancien avoué. A force de tourner et de retourner dans mon esprit la scène d'hier soir, il m'est venu des doutes étranges. Pour un homme à qui on a volé une douzaine de millions, le baron de Thaller était bien tranquille et bien maître de soi. Favoral m'a paru bien calme, pour un caissier convaincu de détournements et de faux. Leur discussion, dans le salon, cette altercation dont il ne nous arrivait que des lambeaux à travers la porte, était-elle aussi violente, aussi sérieuse surtout, qu'elle nous a paru l'être? En matière de fraude financière, tout est possible, surtout ce qui semble impossible. Responsable de l'argent volé, puisqu'il est le directeur du Crédit mutuel, M. de Thaller n'eût-il pas dû tenir à garder le coupable, pour le montrer, pour le produire? Eh bien! pas du tout. Il voulait que Favoral prît la fuite, il lui apportait de l'argent pour fuir. Espérait-il étouffer l'affaire? Évidemment non, puisque la justice était prévenue. Favoral, d'un autre côté, paraissait beaucoup plus irrité que surpris de l'événement. Sa stupeur n'a été manifeste qu'au moment où le commissaire de police s'est présenté. Alors, oui, il a perdu la tête, il ne s'attendait pas à ce coup. Aussi, lui est-il échappé des propos étranges avec des réticences que je ne m'explique pas...
Il marchait comme au hasard dans le salon, et il semblait bien plus, vers la fin, répondre aux objections de son esprit que s'adresser à Mme Favoral, à Mlle Gilberte et à Maxence, qui l'écoutaient avec toute l'attention dont ils étaient capables.
—C'est à s'y perdre! poursuivait-il. Un vieux routier comme moi, être joué ainsi! Évidemment, il y a là-dessous quelqu'une de ces combinaisons diaboliques que le temps même ne débrouille pas. Il faudrait voir, s'informer...
Brusquement il s'arrêta devant Maxence.