—Ah! si j'avais su! s'écria Maxence. Si vous m'aviez dit un mot!...
Elle sourit de sa véhémence.
—Qu'eussiez-vous fait? Donne-t-on de l'intelligence aux imbéciles, du cœur aux lâches, de la délicatesse aux goujats?...
—J'aurais châtié le misérable insulteur...
Elle eut un geste d'insouciance superbe:
—Baste! interrompit-elle, est-ce que les insultes me touchent, est-ce que je n'y suis pas tellement accoutumée que je ne les sens plus! J'ai dix-huit ans, je n'ai ni famille, ni parents, ni amis, ni personne au monde qui sache seulement que j'existe, et je vis de mon travail. Voyez-vous d'ici les humiliations de chaque jour! Depuis l'âge de huit ans je gagne le pain que je mange, la robe que j'ai sur le dos et le loyer du taudis où je couche. Comprenez-vous ce que j'ai enduré, à quelles ignominies j'ai été exposée, quels piéges m'ont été tendus, et comment il m'est arrivé de ne devoir mon salut qu'à la force brutale? Et cependant, je ne me plains pas, puisqu'à travers tout, j'ai pu garder la fierté de moi et rester sage quand même!
Elle riait d'un rire qui avait quelque chose de farouche.
Et comme Maxence la considérait d'un air d'ébahissement immense:
—Cela vous paraît drôle, reprit-elle, ce que je vous dis là. Une fille de dix-huit ans, sans le sou, libre comme l'air, très-jolie, en plein Paris, être sage! Vous n'y croyez sans doute pas, ou si vous y croyez, vous vous dites: «La belle fichue avance!» Et, vrai, vous avez raison, car je vous demande un peu à qui cela importe? si je travaille seize heures par jour pour rester honnête, qui m'en sait gré et qui m'en estime? Eh bien! c'est une idée à moi! Et n'allez pas vous imaginer que ce sont les scrupules qui me retiennent, ou la timidité ou l'ignorance.
Ah! bien oui! je ne crois à rien, je n'ai peur de rien, et je sais tout ce que peuvent savoir les plus vieux libertins, les plus vicieux et les plus dépravés. Dame! je ne dis pas que je n'ai pas été tentée, quelquefois, quand le soir en revenant de mon ouvrage, j'en voyais qui sortaient du restaurant en toilettes splendides, au bras de leur amant, et qui montaient en voiture pour se rendre au théâtre!... Il y a eu des moments où j'ai eu faim et où j'ai eu froid, et où, faute de savoir où coucher, j'ai erré toute la nuit dans les rues, comme un chien perdu! Il y a eu des heures où il me venait comme des nausées de toute cette misère, et où je me disais que, puisqu'il était dans ma destinée de mourir à l'hôpital, autant valait y aller gaiement!... Mais quoi! il aurait fallu faire trafic de moi, marché de ma personne, me vendre!...