—Oh! je sais la profession du bourgeois, disait le domestique. Mais quel espèce d'homme est-ce? Voilà ce que ma cousine voudrait savoir.

Le marchand de vins du 43, le plus ancien boutiquier de la rue, était mieux que personne à même de répondre. Deux petits verres civilement offerts lui délièrent la langue, et tout en trinquant:

—M. Vincent Favoral, commença-t-il, est un homme de cinquante-deux ou trois ans, mais qui paraît plus jeune, car il n'a pas un poil blanc. C'est un grand maigre, avec des favoris bien taillés, la bouche pincée et des petits yeux jaunes. Pas causeur. Il faut plus de cérémonies pour tirer une parole de son gosier qu'un écu de sa caisse. Oui, non, bonjour, bonsoir, voilà toute sa conversation. Été comme hiver, il porte un pantalon gris, une longue redingote, des souliers lacés et des gants de filoselle. Parole d'honneur, je dirais qu'il a sur le dos les habits que je lui ai vus pour la première fois en 1845, si je ne savais pas que tous les ans il se fait faire deux vêtements complets par le concierge du 29.

—Ah! ça, mais c'est un grigou! grommela le domestique.

—C'est surtout un maniaque, poursuivit le boutiquier, comme tous les hommes de chiffres, à ce qu'il paraît. Sa vie est réglée comme les pages de son grand-livre. Dans le quartier, on ne l'appelle jamais que le Bureau-Exactitude, et quand il passe rue Saint-Louis, qui est donc maintenant la rue Turenne, les négociants règlent leur montre. Qu'il vente ou qu'il grêle, chaque matin que le bon Dieu fait, à neuf heures battant, il met le pied dans la rue pour se rendre à son bureau. Quand on le voit revenir, c'est qu'il est entre cinq heures vingt et cinq heures vingt-cinq. A six heures, il dîne. A sept heures, il sort et va faire sa partie au café Turc. A dix heures, il rentre et se couche. Et, au premier coup de onze heures sonnant à Saint-Louis, crac, il éteint sa bougie...

Dédaigneusement le domestique avançait les lèvres.

—Hum!... fit-il, je me demande si cela conviendra à ma cousine, de vivre chez un particulier qui est comme une horloge.

—Ce n'est pas toujours agréable, observa le marchand de vins, et la preuve c'est que le fils, M. Maxence, s'en est lassé.

—Il n'est plus chez ses parents?

—Il y prend ses repas, mais il loge chez lui, boulevard du Temple... La brouille a fait assez de bruit, dans le temps, et d'aucuns soutiennent que M. Maxence est un mauvais sujet, qui mène une vie de polichinelle... Moi je dis que son père le tenait trop de court... Il a vingt-cinq ans, ce garçon, il est bien de sa personne, et il a une maîtresse dans le grand genre, je l'ai vue... J'aurais fait comme lui.