Une vieille femme, notre voisine, me parla d'une place, chez des bourgeois de Bougival, où je serais très-bien, affirmait-elle. Surmontant mes répugnances, je m'y présentai, et je fus accueillie. Je devais gagner trente francs par mois.

La place eût pu n'être pas rude. Les maîtres n'étaient que trois, le mari, la femme et un fils de vingt-cinq ans. Tous les matins, le père et le fils, qui étaient employés à Paris, partaient par le premier train et ne rentraient plus que pour dîner, vers six heures. Je restais donc seule avec la femme, toute la journée. C'était, malheureusement, une personne d'un caractère difficile, acariâtre et froidement méchante. Comme jusqu'alors elle s'était servie elle-même, et que j'étais la première domestique qu'elle eût, elle était tourmentée d'un insatiable besoin de commandement, et croyait par son despotisme, ses exigences et ses dédains, montrer une immense supériorité. Elle était de plus d'une défiance extraordinaire, persuadée que je la volais, et il ne se passait pas de semaine qu'elle n'imaginât quelque prétexte de fouiller ma malle pour s'assurer que je n'y cachais pas ses serviettes ou ses six couverts d'argent.

Ayant eu la naïveté de lui dire que j'avais été blanchisseuse, elle en abusait. Il me fallait laver et repasser tout le linge de la maison, et encore elle ne cessait de me reprocher d'user trop de savon et trop de charbon.

Je ne me déplaisais pourtant pas trop dans cette maison. J'y avais, sous les combles, une chambrette que je trouvais charmante, et que je prenais plaisir à orner. Libre de m'y retirer de bonne heure, j'y passais des soirées délicieuses, à coudre ou à lire...

Mais la chance était contre moi.

J'avais plu au fils de la maison, et il avait résolu de faire de moi sa maîtresse. Bien que n'ayant pas seize ans, j'avais de la vie une trop cruelle expérience pour ne l'avoir pas deviné tout d'abord, et j'opposai la plus froide réserve aux prévenances par lesquelles il espérait m'amadouer. Il n'en fut pas découragé, et bientôt ses persécutions devinrent telles, que je crus devoir me plaindre à ma patronne.

Elle m'écouta d'un air goguenard, et quand j'eus achevé:

—Vous êtes dégoûtée, ma mie! me dit-elle simplement.

J'en faillis tomber de mon haut, car je compris que cette femme eût trouvé commode et peut-être économique, que moi, sa servante, sous son toit, je devinsse la maîtresse de son fils. Et cependant, elle avait un grand renom d'honnêteté, et elle ne cessait de parler de la sévérité de ses principes.

Mon persécuteur sut-il ce que m'avait répondu sa mère? Je le crois, car de ce moment il devint plus hardi. Il ne ménagea plus rien, et je ne tardai pas à comprendre que je n'étais plus en sûreté dans ma chambre. Il venait, la nuit, frapper à ma porte, et une fois qu'il la fit sauter d'un coup d'épaule, il me fallut crier au secours de toutes mes forces pour me débarrasser de lui.