Eh bien! cette fille si laborieuse et si économe, n'avait même pas la plus vague notion des sentiments qui sont l'honneur de la femme.
Je n'avais pas idée d'une si complète absence de sens moral, d'une si inconsciente dépravation, d'une impudeur si effrontément naïve.
La règle de sa conduite, c'était sa fantaisie, son instinct, le caprice du moment.
Elle avait des côtés que je ne pouvais pas m'expliquer. Elle disait, par exemple, qu'il faut se reposer quand on a bien travaillé, et elle faisait le lundi comme les ouvriers. Elle restait volontiers à sa machine le dimanche, mais le lundi, elle se fût laissé couper le bras plutôt que de faire un point.
Elle aimait les longues stations dans les cafés, les mélodrames entremêlés de chopes et d'oranges pendant les entr'actes, les parties de canot à Asnières, et surtout, et avant tout, le bal.
Elle était comme chez elle à l'Élysée-Montmartre et au Château-Rouge; elle y connaissait tout le monde, le chef d'orchestre la saluait, ce dont elle était extraordinairement fière, et quantité de gens la tutoyaient.
Je l'accompagnais partout, dans les commencements, et bien que n'étant pas précisément naïve, ni gênée par les scrupules de mon éducation, je fus tellement consternée de l'incroyable désordre de sa vie, que je ne pus m'empêcher de lui en faire quelques représentations.
Elle se fâcha tout rouge.
—Tu fais ce qui te plaît, me dit-elle, laisse-moi faire ce qui me convient.
C'est une justice que je lui dois: jamais elle n'essaya sur moi son influence, jamais elle ne m'engagea à suivre son exemple. Ivre de liberté, elle respectait la liberté des autres. Alors que ma conduite eût dû lui paraître l'amère critique de la sienne, elle la trouvait toute naturelle. Si les gens qui se trouvaient avec nous se moquaient de moi, elle prenait mon parti. En deux ou trois circonstances, où on m'attaqua un peu vivement, elle me défendit vigoureusement.