Une mendiante, moi! Ah! le misérable! Je me retournai pour lui jeter son aumône à la face, mais déjà il avait disparu et je ne trouvai devant moi que les visages stupidement gouailleurs des valets.

Je sortis donc. Mais à mesure que la marche dissipait ma colère, je m'applaudissais d'avoir été empêchée de suivre l'inspiration de mon orgueil blessé.

—Pauvre fille! me disais-je, où en serais-tu à cette heure? Tu n'aurais plus qu'à choisir entre le suicide et la plus vile débauche; tandis que te voici désormais au-dessus de la misère.

Je passais alors devant l'établissement d'un petit traiteur. J'y entrai. J'avais grand faim, n'ayant pour ainsi dire rien pris depuis plusieurs jours. J'avais hâte aussi de compter mon trésor.

Le baron de Thaller m'avait donné neuf cent trente francs.

Je n'en revenais pas, de me voir en possession d'un telle somme, qui dépassait de beaucoup mes ambitions les plus hautes et qui me semblait inépuisable. J'en avais comme des éblouissements.

—Et cependant, pensais-je, si M. de Thaller eût eu aussi bien dix mille francs dans ses poches, il me les eût donnés de même.

Comment expliquer cette étrange générosité? D'où venait sa stupeur, en m'apercevant, puis sa colère, son trouble et cette hâte de se débarrasser de moi? Comment un homme qui devait avoir la tête pleine des plus grands soucis, s'était-il si parfaitement souvenu de moi et de la lettre que j'avais écrite à sa femme? Pourquoi, après s'être montré si libéral, m'avait-il si sévèrement consignée à sa porte?

C'est en vain que je me torturais l'esprit à chercher une explication à une chose inexplicable.

Je finis par me dire que sans doute je m'étais abusée, que j'avais mal vu, que j'avais pris pour des réalités les chimères de mon imagination.