Elle admirait le dédain superbe de l'argent qui éclatait en chacune de ses paroles.
Il était donc un homme, au moins, qui le méprisait, cet argent, devant lequel jusqu'ici elle avait vu à plat ventre dans la boue, tous les gens qu'elle connaissait...
Mais après un moment de silence, toujours s'adressant en apparence à son vieux compagnon, Marius de Trégars poursuivait:
—Je le répète, parce que c'est l'expression de la vérité, mon vieil ami, cette vie de travail et de privations, si nouvelle pour moi, ne me pesait pas. Le calme, le silence, le constant exercice de toutes les facultés de l'intelligence ont des charmes que le vulgaire ne soupçonnera jamais. Il me plaisait de me dire que si j'étais ruiné, c'était uniquement par un acte de ma volonté. J'éprouvais des jouissances positives à me répéter que moi, le marquis de Trégars, j'avais eu cent mille livres de rentes, et à sortir l'instant d'après pour aller acheter chez le boulanger et chez la fruitière mes provisions de la journée.
J'étais fier de penser que c'était à mon travail seul, à la besogne que me payait Marcolet, que je devais les moyens de poursuivre mon œuvre. Et des sommets où m'emportait l'aile de la science, je prenais en pitié votre existence moderne, cette mêlée ridicule et tragique de passions, d'intérêts et de convoitises, ce combat sans merci ni trêve dont la loi est: Malheur aux faibles! où quiconque tombé est foulé aux pieds!...
Parfois cependant, comme les flammes d'un incendie mal éteint sous ses cendres, se réveillaient en moi toutes les ardeurs de la jeunesse... J'ai eu des heures de délire, de découragement et de détresse, où ma solitude me faisait horreur... Mais j'avais la foi qui soulève des montagnes, la foi en moi et en mon œuvre... Et bientôt apaisé, je m'endormais dans la pourpre de l'espérance, voyant tout au fond de l'avenir lointain se dresser les arcs de triomphe de mon succès...
Telle était exactement ma situation, quand une après-midi du mois de février, après une expérience sur laquelle j'avais beaucoup compté, et qui venait d'échouer misérablement, je vins sur cette place respirer quelques bouffées d'air pur.
Il faisait une journée de printemps, tiède et toute ensoleillée. Les pierrots pépiaient sur les branches gonflées de sève, des bandes d'enfants couraient le long des allées en poussant des cris joyeux.
Je m'étais assis sur un banc, ruminant les causes de ma déconvenue, lorsque deux femmes passèrent près de moi, l'une âgée déjà, l'autre toute jeune. Elles marchaient si rapidement que c'est à peine si j'avais eu le temps de les entrevoir.
Mais la démarche de la jeune fille et la noble simplicité de son maintien m'avaient frappé à ce point que je me levai et que je me mis à la suivre, avec l'intention de la dépasser et de revenir ensuite sur mes pas, afin de bien voir son visage. Ainsi je fis, et je fus ébloui. Au moment où mes yeux rencontrèrent les siens, une voix au dedans de moi s'éleva, me criant que c'était fini désormais, et que ma destinée était fixée...