—A quoi voyez-vous cela, capitaine? interrogea un sous-lieutenant.

—Simple affaire d’observation, répondit le capitaine-instructeur. Pas un de ces empâtés-là ne sait, j’en suis sûr, distinguer sa droite de sa gauche, mais ils connaissent, les Bretons, la main dont il faut se servir pour faire le signe de la croix; les Normands, la main qu’on doit lever devant le juge pour prêter serment. Je leur ai demandé leur main droite: tous, avant de me la présenter, ont essayé le geste familier de leur province.

Tout le monde admira la profondeur de cette observation, sauf peut-être l’adjudant-major, qui à son tour avait passé l’inspection des conscrits et semblait fort mécontent. Il appela un brigadier:

—Ces hommes, lui dit-il, sont d’une malpropreté dégoûtante. On ne peut les laisser ainsi, ces sauvages-là; vous allez me les conduire aux pompes, et vous me les ferez pomper les uns sur les autres pendant au moins une demi-heure.

Le brigadier s’éloignait pour exécuter l’ordre, le capitaine le rappela.

—Attendez donc, tonnerre! vous êtes bien pressé! Quand tous ces malpropres seront bien bouchonnés et épongés des pieds à la tête, vous les mènerez autour des cuisines pour leur faire flairer l’odeur de la soupe. Allez.

Deux jeunes sous-lieutenants éclatèrent de rire en entendant cette dernière recommandation.

—Ne riez pas, messieurs, ajouta gravement l’adjudant-major, il faut prendre les jeunes soldats par l’estomac. Quand ces gaillards-là auront senti la marmite, ils n’auront plus envie de déserter. Ainsi, quand on veut habituer un jeune chat à une maison, on lui graisse les pattes avec du beurre.

Le groupe des officiers se dispersa. Gédéon, resté seul, regardait défiler ses nouveaux frères d’armes, lorsqu’il entendit un hussard dire auprès de lui:

—Voilà des pauvres b...leus qui ne sont pas près d’acheter leur étui.