Décision vaine. Les chevaux s’y refusèrent tout net. On n’osa les contraindre, et après quatre ou cinq essais infructueux, les hommes durent reprendre leur corvée.

Mais que dire des poulets-dindes exceptionnels, vicieux, entêtés, rétifs, de ceux qui à leurs défauts de bêtes ont encore ajouté des vices de hussard?

Car à l’écurie aussi, on trouve des carottiers. Vienne le temps des grandes manœuvres, et vous verrez les faignants tirer au renard. L’un feindra des coliques, cet autre se déclarera atteint de rhumatisme, un troisième profitera de ce qu’on vient de le ferrer à neuf et déclarera qu’ayant été piqué, il lui est impossible de faire un pas. Sur quoi tous les cavaliers-servants de ces malingreux seront fourrés à l’ours pour avoir manqué de précautions.

Je passe sous silence les rancuniers, qui ne se font pas faute de prendre en traître le cavalier dont ils sont mécontents, et de lui détacher une ruade ou de le jeter bas à la première occasion.

Parfois le hussard exaspéré se venge. Ne pouvant corriger honorablement son poulet-dinde, le châtier au grand jour, il le maltraite indignement et le roue de coups dans l’ombre de l’écurie; à ses risques et périls, par exemple; car une punition exemplaire atteint le cavalier pris en flagrant délit, et le cheval, qui sait son code militaire sur le bout du sabot, ne se fait pas faute de crier au feu.

Dans ces occasions rares, le hussard, armé d’une fourche, grimpe dans le râtelier pour être à l’abri des ruades, et de là administre à son maître d’atroces brûlées: on appelle cela flanquer une distribution extra.

Rien de comique comme l’inquiétude de tous les hôtes de l’écurie lorsqu’ils voient un troupier se hisser dans le râtelier. Il y a émeute, et ce n’est pas le battu qui crie le plus fort.

Si tels sont les chevaux de troupe, jugez de ce que doivent être les chevaux d’officiers! Ceux-ci sont moins dorlotés, il est vrai, leur repos est moins assuré, ils sont montés plus souvent. Mais quelle morgue aussi lorsqu’ils sont à l’écurie, quelle hauteur, quels dédains! Toujours placés dans un coin, dans une stalle plus large, c’est à peine s’ils daignent regarder leurs camarades, et rarement ils s’entretiennent avec leurs voisins.

Tristes chevaux de fiacre, vous qui du matin au soir usez vos fers et vos sabots sur le pavé de Paris, de cet enfer qui chaque année dévore quinze mille des vôtres, pauvres chevaux qui nuit et jour trottez, exposés à toutes les intempéries, qui mangez au hasard, qui vous reposez en mangeant, n’avez-vous jamais envié le sort de ces heureux du monde, qui ont la gloire et le bonheur de servir dans l’armée française, et qui piaffent la crinière au vent, lorsque sonnent les fanfares guerrières?

Maigres prolétaires du fiacre, bien des fois sans doute, en ruminant votre pauvre pitance, foin échauffé ou avoine aigrie, vous avez dû vous dire que Dieu pour les chevaux n’est pas plus juste que pour les hommes. Quelqu’un de vos poëtes vous a-t-il chanté le sic vos non vobis?